Tag: film historique

  • Personnages historiques féminins dans le cinéma roumain de l’époque communiste

    Personnages historiques féminins dans le cinéma roumain de l’époque communiste

    À l’instar de tous les régimes dictatoriaux, de droite
    comme de gauche, le régime communiste de Roumanie avait transformé le film
    historique en un moyen de propagande. Le cinéma devait porter l’idéologie
    nationale-communiste et toutes ses distorsions historiques et vérités occultées.
    Plus encore, les productions cinématographiques jouaient aussi un rôle
    pédagogique, de formation des générations successives à l’histoire nationale et
    au type de patriotisme que les Roumains étaient censés intégrer dans leur
    comportement. L’implication programmatique du cinéma dans le projet de
    propagande du parti communiste, de « création de l’homme nouveau,
    constructeur conscient de la société socialiste multilatéralement développée et
    de la nation socialiste », s’intensifia
    notamment
    après 1974. Les films historiques
    traitaient des sujets tirés de l’antiquité daco-romaine, de l’époque médiévale
    de renforcement des principautés de Moldavie et de Valachie, ainsi que des XIXe
    et XXe siècles, mais sans rappeler la contribution de la monarchie à la
    modernisation de l’État roumain.

    Parmi les réalisateurs qui se firent
    remarquer, mentionnons Mircea Drăgan, Gheorghe Vitanidis, Doru Năstase et
    surtout Sergiu Nicolaiescu, probablement « le plus efficace réalisateur de
    films historiques, qui ont contribué à la fondation et à la montée de la
    mythologie nationaliste-communiste », selon la professeure des universités
    Mihaela Grancea, de l’Université « Lucian Blaga » de Sibiu. Dans cet
    univers manichéen dominé par les hommes, héros ou ennemis en égale mesure,
    quelle place les personnages historiques féminins occupaient-ils ? Les
    femmes bénéficiaient-elles d’une description plus réaliste, malgré les
    informations insuffisantes sur les épouses, les mères et les filles des princes ?
    Étaient-elles aussi soumises à l’idéologie? Pr Mihaela Grancea répond à ces
    questions: Dans la plupart des films, la présence
    des femmes était exotique et passagère. Dans « Mihai Viteazul/Michel le
    Brave », probablement le film historique roumain le plus connu, il n’y a
    que deux présences féminines fugaces : Dame Stanca, l’épouse du prince, et
    celle qui était l’amante en-titre de Mihai, et qui lui facilitait certaines
    relations étrangères pour obtenir des prêts financiers. Les stéréotypes
    masculins dominaient ces films, où les femmes brillaient par l’absence,
    notamment dans les films de Sergiu Nicolaescu. Par sa personnalité et par les
    scénarios qu’il a écrits seul ou avec des collaborateurs choisis parmi les
    historiens les plus en vue à l’époque, ce réalisateur a réduit au maximum dans
    ses films l’existence même des femmes appartenant à l’élite des deux
    principautés roumaines.




    Une exception existe tout-de-même : le film « Întoarcerea
    lui Vodă Lăpușneanu/Le retour de Vodă Lăpușneanu », tourné en 1980 par la
    réalisatrice Malvina Urșianu sur un scénario d’après la nouvelle classique « Alexandru
    Lăpușneanu » de Costache Negruzzi. Dans cette production, qui présente le
    second règne et la fin tragique du prince moldave Alexandru Lăpușneanu, deux
    personnages féminins se font remarquer pleinement: Ruxandra, l’épouse du prince,
    et sa sœur, Dame Chiajna, celle qui dominait à l’époque la scène politique
    locale. Filles du prince Petru Rareș et petites-filles du prince Ștefan cel
    Mare (Étienne le Grand), les deux femmes assumeront la régence durant l’âge
    mineur de leurs fils respectifs. Pr Mihaela Grancea raconte: Les deux femmes avaient des
    caractères différents, mis en évidence dans le film. Nous y suivons l’évolution
    de Ruxandra et sa transformation graduelle. Être atone, dépourvu de tout
    enthousiasme, destinée à épouser l’usurpateur Joldea, elle s’adapte d’une
    certaine manière à la réalité environnante, durant les premières années de son
    mariage avec Alexandru Lăpușneanu, l’homme qui, durant son jeune âge, semblait
    être un chef politique plus raisonnable. Au fur et à mesure que la paranoïa s’empare
    de Lăpușneanu, nous constatons que Ruxandra s’éloigne de lui, tout en faisant
    attention à conserver son propre statut et celui de ses enfants. Elle fera le
    geste, hypothétique mais radical, d’empoisonner son mari. À ce que je sache,
    les chroniques historiques sont plutôt ambigües là-dessus. En revanche, dans le
    film de Malvina Urşianu, tout comme dans la nouvelle de Negruzzi, Ruxandra
    empoisonne Alexandru Lăpușneanu et installe son fils, Bogdan, sur le trône
    moldave, en assumant la régence.




    L’autre
    personnage principal féminin du film « Le retour de Vodă Lăpuşneanu »
    est Dame Chiajna, une autre fille du prince de Moldavie, Petru Rareș, et épouse
    du prince de Valachie, Mircea Ciobanul. D’ailleurs, Dame Chiajna fait aussi
    l’objet d’autres œuvres littéraires, où elle est un symbole de cruauté et
    d’ambition, une sorte de contre-exemple du modèle de femme docile et douce, qui
    a longuement circulé dans l’histoire. Or, le film de Malvina Urșianu maintient
    cette approche du personnage, devenue un lieu commun en historiographie et
    littérature. Pr Mihaela Grancea en fournit des détails: Dame Chiajna est un
    personnage stéréotypé. Elle est très arrogante, dépourvue de subtilité. Mais
    elle montre tout de même une partie de la volonté extraordinaire et réelle de
    cette femme qui, à une époque de crise politique – le XVIe siècle ayant été
    constamment secoué par des crises politique d’une grande cruauté – a réussi à
    imposer sa volonté. Sans mourir jeune ni de manière tragique, comme ce fut le
    cas de la princesse de Moldavie, emportée par la maladie à 32 ans. Ce film se
    fait remarquer par les couleurs, par la qualité de l’image et de la
    reconstitution historique. On y constate aussi le désir de mettre en place un
    décor qui rappelle les films d’après les pièces shakespeariennes, où l’on
    rencontre également le jeu d’ombres et de clairs-obscurs. Je pense notamment au
    « Macbeth » d’Orson Wells.



    Bien
    que l’analyse de la présence féminine dans les films historiques débute à peine
    en Roumanie, les spécialistes l’approfondiront sans aucun doute. (Trad. Ileana
    Ţăroi)