Category: L’Encyclopédie de RRI

  • L’histoire de la Bibliothèque de l’Académie roumaine

    L’histoire de la Bibliothèque de l’Académie roumaine

    Sa création est une conséquence normale de la
    fondation, le 1 avril 1866, de la Société littéraire roumaine, dont le nom
    allait changer l’année suivante en Société académique roumaine. Deux années
    après l’indépendance de la Roumanie, en 1879, l’Académie roumaine, héritière
    des deux organisations précédentes, devenait la plus haute institution
    scientifique du nouvel État. Créée en 1867, la Bibliothèque de l’Académie commençait à remplir le
    rôle qu’elle avait assumé et à constituer son fonds de livres à travers des
    dons et des achats. Le bâtiment, qui allait abriter cet immense patrimoine et
    qui existe toujours, est érigé à la fin du XIXème siècle, en 1897.






    Lors de la séance de constitution de la Bibliothèque, l’évêque
    orthodoxe de Buzău et donneur de la première date, Dionisie Romano, annonça un
    don initial composé de 81 livres roumains anciens, rassemblés en 73 volumes. En
    1897, 25 ans après la mort de l’évêque, son entier fonds de livre allait à la
    bibliothèque. D’autres donneurs contribuaient eux-aussi à l’accroissement du
    fonds d’imprimés : le médecin Carol Davila, les linguistes Timotei Cipariu
    et August Treboniu Laurian, les historiens et archéologues V. A. Urechia,
    George Barițiu et Alexandru Odobescu, l’inventeur Petrache Poenaru. Mais la
    personnalité qui allait y laisser la plus forte empreinte fut le premier
    directeur, le linguiste Ioan Bianu. En 1894, celui-ci imagina un « Plan de
    la bibliographie nationale » structuré sur cinq chapitre : rédiger la
    bibliographie nationale du livre roumain; rédiger une bibliographie des
    publications périodiques roumaines; rédiger une bibliographie analytique, avec
    les articles des périodiques; rédiger un catalogue des manuscrits, à commencer
    par les roumains; rédiger le catalogue des documents détenus par la
    Bibliothèque.






    Jusqu’à présent, l’histoire de la Bibliothèque de l’Académie
    a fait l’objet de recherches plus ou moins systématiques, un ouvrage exhaustif
    se faisant toujours attendre. Un premier volume, sous la coordination du
    directeur de l’institution, Nicolae Noica, vient de paraître, les 700 pages en étant
    consacrées à l’époque de début, entre 1867 et 1885.






    Lors du lancement de ce premier volume de l’histoire de la
    Bibliothèque de l’Académie roumain, le président de l’Académie roumaine, l’historien
    Ioan-Aurel Pop, a affirmé qu’une histoire de la plus importante bibliothèque de
    Roumanie restait un projet important pour au moins une autre génération.






    Ioan-Aurel Pop : « Personne n’a jamais écrit une
    histoire de la Bibliothèque de l’Académie roumaine en dix volumes, malgré les
    très nombreux projets et même des tentatives en ce sens. Et il est peu probable
    que quelqu’un le fasse bientôt. C’est la raison pour laquelle le projet actuel,
    qui prend vie sous nos yeux à travers ce premier volume, est une réalisation
    remarquable. La Bibliothèque de l’Académie roumaine a fait ses premiers pas en 1867,
    une année après la création de la Société littéraire, ancêtre de l’Académie
    roumaine. Dès le début, sa mission a été celle de rassembler, d’organiser et de
    mettre en valeur les collections nationales spécialisées, les collections de
    livres, d’élaborer et de publier la bibliographie nationale rétrospective de
    tous les types de témoignages imprimés.






    Ioan-Aurel Pop a encore précisé que l’institution s’était
    constamment développée et que, à l’exemple de tout autre organisme en pleine
    croissance, elle avait diversifié et élargi son horizon : « Les objectifs et
    les attributions de l’institutions se sont élargis en permanence durant les 155
    ans d’existence. À présent, elle est la plus importante bibliothèque-trésor et la meilleure
    bibliothèque d’érudition de Roumanie. Ses collections ont une structure
    encyclopédique, grâce aux plus anciens textes en roumain datant du XVIème
    siècle, mais aussi à des textes encore plus anciens, écrits dans les langues de
    chancellerie et de culte qui ont orné les témoignages du passé dans l’espace
    roumain: le slavon en tout premier lieu, ensuite le latin, le turc osmanli, le
    roumain. »






    Celui ou celle qui lance une recherche sait parfaitement que
    le point de départ est le regard posé sur le passé, afin d’apprendre les
    contributions de gens d’autrefois. C’est ainsi que, affirme Ioan-Aurel Pop,
    lire les textes antérieurs est une condition obligatoire pour une recherche de
    qualité : « Les collections spéciales du patrimoine de notre bibliothèque
    lui assure une place de choix parmi les institutions similaires qui détiennent
    de tels témoignages en Roumanie. Ainsi, la collection de manuscrits est-elle la
    plus riche du pays, tandis que les collections des Cabinets des estampes, des
    monnaies, de musique, des cartes, sont de véritables références en la matière.
    Il est impossible de réaliser un ouvrage d’histoire des sciences, des
    disciplines proprement-dites, ou d’histoire de la culture sans faire appel à
    cet établissement extraordinaire. La bibliothèque est une institution vivante,
    qui organise des conférences, notamment ces dernières années. »









    Un premier volume a donc commencé à
    raconter l’histoire de la Bibliothèque de l’Académie roumaine. C’est un effort
    de longue haleine, que les gens de culture viennent à peine de lancer. (Trad.
    Ileana Ţăroi)

  • L’exil roumain et l’espionnage anticommuniste

    L’exil roumain et l’espionnage anticommuniste


    L’historien Lucian
    Vasile a récemment découvert et refait les aventures des Roumains exilés après
    l’installation du régime communiste à Bucarest et qui, au début des années
    1950, se sont impliqués dans des actions d’espionnage contre ce régime. Organisées,
    pour la plupart, par une structure appelé le Service de renseignement des
    militaires roumains de l’Exil (SIMRE), ces actions avaient pour but de trouver
    des collaborateurs qui observent de l’intérieur l’activité des institutions
    communistes, recueillant des informations utiles pour les organisations
    occidentales en cas de déstabilisation du régime de Bucarest, dans le contexte
    de la Guerre froide.




    Quels ont été leurs plans, avec quels résultats concrets, comment se
    sont-ils fait démasquer, autant de questions dont les réponses se trouvent dans
    le livre « La Guerre des espions. Les actions secrètes de l’exil roumain
    au début du communisme » de Lucian Vasile, qui explique : « Les gens de l’exil se sont organisés en réponse à la proposition des
    services secrets français et une dispute a même éclaté, car les Français
    auraient voulu que le service roumain leur soit rattaché. Or, les Roumains de
    la diaspora voulaient être des partenaires indépendants et égaux des Français,
    ce qui leur a réussi au moins entre 1950 et 1952. En 1951, les services secrets
    américains faisaient leur apparition dans le paysage. Ils travaillaient
    ensemble avec les Français, afin de constituer un pôle de renseignement qui
    allait représenter l’Occident. Ils collaboraient aussi avec les services
    roumains liés à l’organisation conventionnelle de l’exil, c’est-à-dire le
    Comité national roumain et le Roi Michel, qui était au courant de l’existence
    du service et qui avait même nommé le chef officiel de la structure en la
    personne du général Dumitru Puiu Petrescu. Mais il y avait aussi d’autres
    structures ou personnes qui agissaient seules, ou bien d’anciens membres du
    Mouvement légionnaire (la Garde de fer), qui cherchaient à sortir de la
    proscription politique et légitimer leur action à travers la collaboration avec
    les services américains. Ce furent eux, d’ailleurs, les plus impliqués dans les
    actions directes de parachutage en Roumanie, d’envoi d’agents secrets censés
    agir, mais qui ne savaient pas clairement ce qu’ils auraient pu faire ».








    A leur tour, les autorités communistes – avec l’aide de l’URSS – ont su
    comment bloquer efficacement les actions des espions de l’exil. « Le
    contre-espionnage de Bucarest – et ça me fait de la peine de le dire – anticipait
    toujours chaque opération de l’exil. Ce fut effectivement une confrontation
    entre David et Goliath. », raconte l’historien Lucian Vasile, qui ajoute :
    « Les espions dont nous connaissons l’existence sont en fait ceux qui ont
    été capturés. Il y a eu, sans doute, des victoires informatives, mais que nous
    ne connaissons pas. Nous pourrions, peut-être, en trouver des informations dans
    les archives occidentales. Par contre, ceux qui ont été capturés par le
    contre-espionnage communiste n’ont pas fait grand-chose. Les quelques hommes du
    Service militaire roumain de l’exil ont essayé mais n’ont pas réussi à envoyer
    du renseignement essentiel. Ils sont arrivés à obtenir, par d’autres moyens,
    des informations concernant les aéroports et la technique militaire soviétique
    déployée en Roumanie, les mouvements de troupes de l’Est, les fortifications à
    la mer Noire. Ils ont engrangé quelques réussites. Mais combien utiles
    furent-elles? Difficile de savoir. Moi je dirais qu’elles auraient été utiles
    s’il y avait eu une troisième guerre mondiale, dont le déclenchement était
    souhaité par de nombreux Roumains à la fin des années 1940 et le début des
    années 1950 ».








    Dans le cadre du SIMRE, « le cerveau des opérations » était l’officier
    d’aviation Mihail (Mișu) Opran, chef du bureau de contre-informations et leader
    de facto du service secret. Parmi les agents doubles qui travaillaient avec
    lui, Mihail Țanțu, lui aussi officier d’aviation, occupait une place spéciale.
    Il était membre de la première compagnie de parachutistes de l’armée roumaine lors
    de la deuxième guerre mondiale, détenu politique au début du communisme, héro
    d’une évasion trop insolite pour ne pas être suspecte. Après avoir fui la
    Roumanie, il a intégré le SIMRE, qui l’a d’ailleurs envoyé de nouveau là-bas.

    L’historien
    Lucian Vasile décrit le déroulement des actions coordonnées par Opran et mises
    en pratique par des gens comme Țanțu :
    « Certaines actions ont été menées
    par des agents parachutés en Roumanie, d’autres par le recrutement de quelqu’un
    qui se rendait de Bucarest à Paris pour rentrer ensuite avec le matériel
    informatif qu’il devrait utiliser pour recruter des agents et transmettre des
    informations en Occident. Les individus parachutés ont été capturés d’une
    manière différente. Au début des années 1950 ils ont été quasiment tous capturés.
    En 1953, ils ont été jugés dans un procès monté de toutes pièces, appelé « Le
    procès des parachutistes » et mentionné d’une certaine manière dans
    l’historiographie. Les agents, parachutés dans le cadre d’un projet des
    services américains, ont été capturés par pur hasard. Une des équipes a été
    aperçue par une fillette dans un champ et les agents ont dû choisir entre la
    tuer et la laisser partir. Et ils ont choisi de la laisser en vie. De là, tout
    est parti en boule de neige, car la fillette a découvert les armes et alerté
    les autorités. Celles-ci ont compris qu’il y avait eu un parachutage et qu’il
    s’agissait de quelqu’un originaire de la zone en question. Alors elles ont
    cherché à voir qui avait disparu de son domicile. Petit à petit, elles ont
    réussi à capturer un membre de l’équipe, qui a tout avoué au cours de l’enquête.
    Cela a déclenché une chasse aux espions ».








    Bien que sans succès notables, les
    actions d’espionnage organisées par l’exil roumain au début des années 1950
    étaient marquées par une certaine effervescence, qui a décliné après le départ
    de Mihail Opran de la direction du SIMRE. (Trad. Ileana Taroi)

  • Résidences royales à la mer Noire et la modernisation de la Dobroudja

    Résidences royales à la mer Noire et la modernisation de la Dobroudja

    L’appellation
    « Dobrogea/Dobroudja » désigne
    le territoire compris entre le Bas Danube à l’ouest, le Delta du Danube au nord
    et la mer Noire à l’est, territoire entré dans la composition de l’Etat roumain
    indépendant en 1878. Cette province, délimitée par le fleuve et la mer et à
    population multiethnique, rassemblant Roumains, Turcs, Tatares, Bulgares,
    Allemands, Roms, Juifs, s’unissait alors avec la Roumanie. Trente-cinq ans plus
    tard, en 1913, le traité de paix de Bucarest, signé à la fin de la deuxième
    guerre balkanique, entérinait l’élargissement de la province au Quadrilatère ou
    la Dobroudja du Sud. L’année 1878 lançait un processus de développement effréné
    de la Dobroudja : le régime européen du Danube et le canal navigable de
    Sulina, l’ouverture sur la mer Noire, la construction du port de Constanţa, le
    pont de Cernavodă ont entraîné la transformation d’une province en retard sur
    tous les plans en une autre, en plein essor. La présence de la Maison
    royale roumaine en Dobroudja a, elle aussi, contribué à cette transformation.






    L’historienne
    Delia Roxana Cornea est l’autrice du livre « Résidences royales à la mer
    Noire. Les maisons de rêve des reines de Roumanie », dans lequel elle
    raconte l’histoire du développement de la Dobroudja, accompagnée d’une histoire
    sociétale, en rapport avec la présence des souverains roumains sur les rives de
    la mer Noire, grâce à leurs résidences.






    Delia
    Roxana Cornea : « Le bâtiment
    de l’ancien Palais royal a été administré par le ministère de l’Intérieur et
    par la Préfecture dès sa construction. C’est là que l’on a aménagé les premiers
    appartements royaux et lorsque l’édifice est devenu le siège de la Cour
    d’appel, cela s’est fait avec l’accord du roi Ferdinand, donné lors d’une
    réunion du souverain avec les représentants de l’élite locale, à l’hôtel Palas
    Constanţa. Pour ce qui est du Pavillon royal érigé sur la digue, celui-ci a été
    administré par le Port de Constanţa et par le Service maritime. En théorie, il
    a appartenu à la famille royale jusqu’à l’installation du régime communiste.
    Quant à la résidence royale de Mamaia, le document officiel du don de décembre
    1924 prouve que le terrain avait été offert à la famille royale. Tous les
    dossiers, que j’ai étudiés, montrent que la résidence faisait partie du Domaine
    de la Couronne, d’autant plus que l’acte de don de 1927 à la princesse-mère
    Elena a confirmé le droit de propriété et a servi à la vente ultérieure du
    palais ».






    La
    Maison royale de Roumanie a pris en compte les directions d’évolution de la
    société roumaine et a suivi les règles de l’économie capitaliste et les lois en
    vigueur : elle a reçu des dons, a vendu, acheté et investi son argent, explique
    Delia Roxana Cornea : « La princesse-mère Elena n’avait plus le
    droit de détenir des propriétés en Roumanie. En 1932, elle a vendu le palais et
    la ferme de Crevedia, l’argent encaissé lui permettant de s’acheter la villa de
    Florence où elle a passé une grande partie de sa vie. Donc, toutes ces
    résidences – construites par les pouvoirs locaux ou par ceux-ci avec des fonds
    de la famille royale, comme ce fut le cas à Baltchik, où la reine Marie a
    utilisé son argent personnel – eh bien, elles ont toutes appartenu à la Maison
    royale. Ce sont des lieux de mémoire, qui témoignent du rôle joué par la
    famille royale dans le développement et la modernisation de la Dobroudja dans
    son ensemble ».






    L’historienne
    Delia Roxana Cornea avoue lui être difficile de choisir parmi les quatre
    résidences celle qu’elle préfère, mais elle a fini par indiquer le château de
    Baltchik, visité chaque année par quelque 200 000 touristes roumains : « Baltchik est spectaculaire avant tout par le paysage naturel au sein
    duquel il a été construit, ce terrain rocheux touchant la mer. Il y a aussi
    l’empreinte personnelle de la reine Marie sur tout ce qui a été construit sur
    le domaine de Baltchik, notamment les terrasses et les parcs. La reine Marie a
    également aimé Mamaia, un sentiment exprimé par la souveraine elle-même dans
    les notes écrites en 1935, lorsqu’elle avait d’ailleurs visité ce lieu, pour la
    dernière fois. Elle s’y était rendue lors de l’inauguration de la Passerelle
    royale de Mamaia, à l’invitation du préfet de Constanţa, et elle a visité,
    entre autres, son ancienne résidence. De retour à Baltchik, elle écrivait, tard
    dans la nuit, sa tristesse de constater la dégradation rapide du parc et du
    jardin de pétunias roses, des fleurs adaptées au sol sablonneux de Mamaia, deux
    endroits qu’elle y avait fait construire. Le préfet de Constanţa lui a promis
    de faire toutes les démarches nécessaires pour sauver le parc et le jardin ».






    La
    présence de résidences royales montre comment un territoire peut se développer
    économiquement et se transformer socialement. Les châteaux des souverains roumains
    à la mer Noire ont servi de catalyseur au développement accéléré de la société
    roumaine au cours de la seconde moitié du XIXème siècle et du premier quart du
    XXème. (Trad. Ileana Ţăroi)

  • Il était une fois Bucarest – La « braga » et les « bragagii »

    Il était une fois Bucarest – La « braga » et les « bragagii »

    « Ieftin ca braga/Aussi peu cher que la braga » est une phrase toujours utilisée en roumain, dans un langage familier, pour désigner des produits ou des services très accessibles en terme de prix à tout un chacun. L’origine de cette phrase est liée à une boisson rafraîchissante orientale, appelée « boza » dans les langues slaves et turque, que les Roumains avaient plébiscitée pendant des siècles pour son goût aigre-doux, avec une petite touche alcoolisée. La braga était préférée par les catégories de population moins aisées et notamment par les habitants de Bucarest, qui la sirotaient bien fraîche, même glacée, afin de faire face à la canicule estivale. Souvent, ils l’accompagnaient des célèbres « covrigi » – espèce de bretzels – que l’on peut toujours acheter dans les rues de la capitale. Pourtant, si la production et la consommation des covrigi n’ont pas connu de syncopes, la braga, elle, est devenue une rareté, surtout durant la dernière partie de la période communiste.

    Ce n’est que récemment, depuis juste quelques années, que la fabrication de cette boisson a repris, et les peu de « bragagii » – fabricants de braga – encore en vie ont ressorti les vieilles recettes pour les partager avec les nouveaux venus dans le métier.

    Dragoș Bogdan, qui est un d’entre eux, connait parfaitement l’histoire de la consommation de braga dans les Principautés roumaines : Il y avait jadis cette phrase – « aussi peu cher que la braga », qui se référait au prix très bas du produit, que tout un chacun pouvait acheter, mais aussi à la popularité de la boisson, très présente sur les foires, par exemple. Dans les campagnes, les bragagii arpentaient les villages en portant de gros seaux remplis de leur rafraichissement, sans se faire payer à chaque fois. Ils marquaient sur le chambranle de la porte d’entrée les verres de braga ingurgités par les enfants, qui jouaient dans la rue, et puis ils revenaient une semaine ou une dizaine de jours plus tard pour encaisser le sous dû par le père des enfants. La braga était tellement bon marché et consommée en une quantité telle, que le bragagiu était un habitué de la maison. Les temps modernes ont mis la braga en compétition avec les boissons rafraîchissantes qui apparaissent vers la fin du XIXème et le début du XXème siècle. Celles-ci étaient préparées dans de petites fabriques, à partir des recettes de boissons rafraîchissantes que nous connaissons si bien. Mis dans des bouteilles individuelles de capacité différente, ces rafraîchissements, que la main humaine n’avait pas touchés, ont poussé les fabricants à se faire de la pub, s’appuyant sur l’argument du respect des exigences de sécurité alimentaire. Cela explique peut-être pourquoi la braga a commencé à perdre du terrain devant les nouveaux-venus et à passer dans l’ombre. Cela est d’autant plus visible à Bucarest, y compris à cause de sa nouvelle qualité de capitale de la Grande Roumanie, que l’élite de l’époque veut transformer en une capitale d’un niveau européen. Une décision qui a non seulement enrichi la ville de bâtiments imposants et majestueux, mais qui a aussi voulu « nettoyer » les rues d’une partie des commerces ambulants. Les bragagii allaient donc migrer en quelque sorte vers la périphérie, devenant des habitués des faubourgs, qu’ils n’ont plus quittés. A la fin de la deuxième guerre mondiale et après l’installation du régime communiste en Roumanie, lorsque tout ce qui était commerce et production devient propriété de l’Etat, certains bragagii n’ont pas voulu se joindre aux coopératives ni aux fabriques de l’industrie alimentaire d’Etat, continuant à fabriquer leur braga de façon plus ou moins licite.

    Vers la fin des années 1980, la braga avait pratiquement disparu de Bucarest, où seulement les anciens bragagii la préparaient encore pour la famille et les ami. L’on avait cependant plus de chances de la savourer à Galați, Brăila, Turnu Severin et Giurgiu, des villes de régions danubiennes multiethniques, qui avaient entretenu des échanges culturels plus intenses avec les anciennes provinces de l’Empire ottoman.

    Mais comment prépare-t-on la braga ? Dragoș Bogdan répond à la question : En fait, tous les bragagii préparent à peu près la même chose, c’est-à-dire une boisson fermentée à base de céréales cuites à l’eau et mélangées ensuite avec du sucre ou du miel. Le mélange est filtré juste ce qu’il faut et puis il est laissé fermenter pendant quelques jours. La boisson doit être aigre-douce et un peu pétillante aussi. Mais chaque bragagiu a sa propre recette. Pourquoi ? Parce que c’est selon le goût de chacun. Si je constate que le produit final est meilleur en ajoutant ou en retirant un ingrédient ou en modifiant la quantité, je vais le préparer ainsi. Donc, les recettes de braga ne sont pas très strictes, mais le goût est à peu près le même, quel que soit le bragagiu. De toute façon, ils ne sont plus nombreux à travers le pays (…), mais ce qui est important c’est ce qui rapproche et ce qui différencie les variantes de la variante de base. Cela ne fait qu’enrichir l’héritage.

    Dragoș Bogdan veut partager sa passion pour la bragă et a ouvert sa propre « bragagerie/bar à braga » dans une zone historique de Bucarest, où il veut aussi renouer avec la gastronomie orientale prisée autrefois par les habitants de la capitale : Cette relation s’est construite dans le temps, parce que la braga a besoin de temps pour s’adapter et se faire connaitre, et plus on la connait plus on a des interrogations et des questions à poser. En 2013-2014, j’ai fait une recherche à travers les pays des Balkans qui avaient fait partie de l’Empire ottoman. J’ai cherché des recettes de Braga, des façons de la consommer, et j’ai constaté que là où elle existait, même si je ne connaissais pas la langue des lieux, les gens me traitaient comme si j’étais un frère ou quelqu’un de proche, avec lequel ils ont beaucoup de choses à partager. Je me suis donc rendu compte que la braga est un véhicule capable de nous transporter partout dans les Balkans et de nous rapprocher les uns des autres. Plus tard, en 2016, j’ai décidé d’ouvrir ma propre bragagerie, qui existe toujours, et d’y vendre ma propre production de bragă.

    Pour l’instant, c’est aussi l’un des peu nombreux endroits de Bucarest où l’on peut boire de la bragă artisanale, en espérant de pouvoir bientôt utiliser la phrase « ieftin ca braga/aussi peu cher que la braga » au sens très concret. (Trad. Ileana Ţăroi)

  • Le Pont de la Mogoșoaia

    Le Pont de la Mogoșoaia

    Baptisée Podul Mogoșoaiei/Le pont de la Mogoșoaia dès sa création autour de l’année 1689, cette artère de la ville a subi un grand nombre de transformations en profondeur durant ses presque 350 ans d’existence. Rebaptisée Calea Victoriei/l’avenue de la Victoire lorsque la Roumanie a gagné son indépendance suite à la guerre contre l’Empire ottoman de 1877-1878, elle porte les traces de toutes les étapes historiques vécues par Bucarest et la Roumanie au cours des trois derniers siècles. Calea Victoriei a été mentionnée par des auteurs roumains et étrangers dans des centaines de livres, et certains épisodes racontés par ces auteurs circulent aujourd’hui en tant que légendes urbaines.

    Un tel livre, devenu classique, s’intitule « Podul Mogoșoaiei. Povestea unei străzi/Le pont de la Mogoșoaia. L’histoire d’une rue », écrit par le diplomate Gheorghe Cruţescu. De nombreuses voix considèrent que c’est le plus bel ouvrage dédié à Calea Victoriei, principalement grâce au style de l’auteur, puisque Gheorghe Cruțescu n’était ni historien ni homme de lettres, mais un diplomate qui écrivait bien. Né en 1890 dans une famille de propriétaires terriens moyens, il était le petit-fils du colonel Lăcusteanu, le commandant du premier bataillon de l’armée roumaine créé en 1830 et un des révolutionnaires fervents de 1848. Gheorghe Cruțescu fait des études de droit à Paris, où il obtient son diplôme en 1915, et en 1916 il est volontaire sur le front de la Grande Guerre. Lorsque la paix revient dans le monde, il rejoint le ministère des Affaires étrangères de Bucarest et se voit nommer attaché de légation. Son dernier poste a été à Stockholm, durant la deuxième guerre mondiale, mais il a refusé de quitter la capitale suédoise pour rentrer en Roumanie en 1947, lorsque le régime communiste s’est installé à Bucarest. Gheorghe Cruţescu est mort, parait-il, le 30 décembre 1950, à Mougins, dans le sud de la France.Cătălin Strat, qui est le rédacteur de l’édition 2022 du volume « Podul Mogoșoaiei. Povestea unei străzi », explique le succès de ce livre particulier : « Gheorghe Cruțescu était un passionné d’histoire, pas un chercheur ni un universitaire. Je crois plutôt que ce qu’il voulait c’était de sauvegarder une partie de l’histoire orale de son temps, de préserver les histoires racontées au sein de sa classe sociale, et qui sont délicieuses, pour les raconter dans un livre. Et il l’a fait dans ce merveilleux livre qu’est « Podul Mogoșoaiei », un extraordinaire montage de micro-histoires bucarestoises. C’est l’histoire de l’avenue de la Victoire, certes, mais c’est aussi l’histoire de Bucarest, de la modernisation de la ville, de l’évolution de la société locale, depuis sa variante orientale à celle occidentale, très sophistiquée. C’est l’histoire des vêtements, de la vie quotidienne, c’est – si vous voulez – une sorte d’histoire des mentalités avant la lettre. C’est une histoire des institutions et des petites choses avant que ces disciplines se différencient à l’intérieur du vaste domaine qu’est l’étude de l’histoire. »

    Cătălin Strat nous sert de guide pour une balade imaginaire le long de l’avenue de la Victoire, en empruntant le parcours décrit par Gheorghe Cruţescu dans son livre et dont le point de départ est le quai de la Dâmbovița. L’idée était de trouver des bâtiments emblématiques mentionnés dans le livre de 1943 et qui sont encore debout : « Il commence effectivement sa balade au bout de l’avenue qui donne sur la Place Națiunilor Unite/des Nations Unies et nous pourrions imaginer des voyageurs ou des visiteurs de la ville qui se promènent en compagnie de Cruţescu. Il était quelqu’un d’une grande qualité humaine, très sympathique et très drôle, et ça c’est visible dans les explications de son merveilleux livre. Il nous reste encore, bien-sûr, des bâtiments des temps anciens : le Palais de la Caisse d’épargnes, l’Église Zlătari, sur laquelle l’auteur pose un regard un peu critique, en disant qu’elle ressemble à un jeu de cubes en bois. Il y a ensuite le bâtiment du Cercle militaire, érigé sur l’ancien emplacement du monastère et de l’église du Sărindar, l’hôtel et restaurant Capșa, dont il raconte l’histoire particulière d’une manière très amusante. Le bâtiment du Théâtre national n’existe malheureusement plus, mais nous avons un chapitre bien fourni sur le commencement de l’activité théâtrale chez nous. Il nous reste encore les passages couverts, l’Hôtel Continental. Le Palais royal n’a plus la forme décrite par Gheorghe Cruţescu, car un tas de changements séparent l’ancien hôtel particulier Golescu de l’édifice actuel. Le Palais royal a brûlé en décembre 1926 et il a été reconstruit dans sa forme actuelle par l’architecte Nenciulescu. L’Athénée roumain est debout à la place de l’ancien Jardin de l’Evêché, qui abritait une statue du général Emanuel Florescu. L’Hôtel Athénée Palace est toujours à sa place, mais à l’entre-deux-guerres sa façade Beaux-Arts a été remplacée par Duiliu Marcu avec une façade dans un style vaguement Art Déco. Nous retrouvons toutes les églises mentionnées par l’auteur de mémoires Kretzulescu, par exemple Biserica Albă-l’église Blanche. Et puis il nous reste des hôtels particuliers d’anciens boyards- Casa/La Maison Cesianu, Casa Grădișteanu. D’autres bâtiments ont disparu, tandis que d’autres ont été remplacés par de nouvelles constructions. »

    « Podul Mogoșoaiei. Povestea unei străzi » raconte aujourd’hui le centre-ville de Bucarest à la génération des Millennials. C’est l’histoire d’une actualité débutée il y a environ 350 ans. (Trad. Ileana Ţăroi)

  • L’Hôtel particulier de Mitza la Cycliste

    L’Hôtel particulier de Mitza la Cycliste

    Devenue,
    depuis longtemps, une héroïne du folklore urbain bucarestois, notamment d’une
    très connue chanson grivoise, dame Miţa Biciclista (Miţa la Cycliste) a
    toujours bénéficié d’une auréole énigmatique: son existence a constamment été
    mise en doute. Ce doute a disparu il y a tout juste quelques années, lorsqu’un
    immeuble grandiose de la zone historique de Bucarest, monument classé
    appartenant au patrimoine de la ville, a été rénové. C’était l’ancien hôtel
    particulier de Miţa Biciclista (Miţa la Cycliste), une courtisane de luxe qui
    avait réussi à faire fortune dans la première moitié du XXème siècle. Maria
    Mihăescu, de son vrai nom, naquit en 1885 dans une famille très modeste, d’un
    village du département de Prahova. Elle se serait lancée dans la carrière de
    courtisane à l’âge de 14 ou 15 ans, devenant rapidement la coqueluche de la
    capitale: artistes plasticiens, écrivains, hommes politiques, membres de
    l’aristocratie locale, ils furent nombreux à tomber sous son charme. Maria
    Mihăescu a donc réussi à grimper l’échelle sociale, marquant même quelques
    premières dans la capitale.

    Son hôtel particulier, complètement restauré et
    rouvert au public, est tout aussi remarquable que la personnalité de sa
    première propriétaire, raconte Edmond Niculuşcă, président de l’Association
    roumaine pour la culture, l’éducation et l’état de normalité ARCEN.

    L’immeuble a été construit entre 1908 et 1910, donc avant le début de
    la Grande Guerre. C’était un cadeau du prince Ferdinand (le futur roi de
    Roumanie) à la belle, extravagante et très connue, à l’époque, Maria Mihăiescu.
    L’architecte Nicolae Mihăescu, sans aucun lien de parenté avec Maria Mihăescu,
    a imaginé un immeuble atypique pour Bucarest, en y insérant des éléments Art
    Nouveau, une rareté dans la capitale. C’est un édifice impressionnant, de
    grandes dimensions, érigé en face de l’église Amzei, au croisement de la zone
    commerciale de la Place et du marché Amzei, où se dressaient les Halles
    construites à l’époque du roi Carol I, et le quartier aristocratique, habité
    par des familles de l’élite bucarestoise: Kretzulescu, Monteoru, Brătianu et
    bien d’autres. A seulement 23 ans, Maria Mihăescu était déjà célèbre. Quelques
    années auparavant, elle était sortie victorieuse d’une bataille de fleurs sur
    la Côte d’Azur, en France, ensuite d’un concours de couvre-chefs à Monaco. Elle
    doit sa célébrité aussi à la presse française, qui avait porté aux nues la
    beauté et l’extravagance de cette demi-mondaine, comme l’appelait la presse de
    Bucarest.




    A cette époque-là, des filles de
    milieux pauvres se voyaient contraintes de pratiquer la prostitution afin de
    pouvoir survivre, car, outre le mariage, les femmes avaient peu de chances de
    gagner leur vie. Il parait qu’en 1927, environ 12.000 femmes pratiquaient la
    prostitution en Roumanie, la plupart dans des conditions précaires. Les
    courtisanes de luxe, telles Maria Mihăescu, n’étaient pas nombreuses. Lorsqu’il
    y en avait une avec courage et beaucoup de charme, elle se faisait rapidement
    remarquer, comme ce fut le cas de celle surnommée Miţa Biciclista/ Miţa la Cycliste.

    Edmond Niculuşcă ajoute : C’est la même presse bucarestoise satyrique
    qui lui donne ce surnom Mița Biciclista, car elle est la première femme à
    monter à vélo, à porter des pantalons à Bucarest, à s’exposer seins nu sur la plage au bord du lac Herăstrău, un
    exploit qui lui vaut une interpellation policière. Une personne extravagante,
    certes, mais aussi une féministe avant la lettre, qui fait tourner la tête de
    beaucoup d’hommes dans la capitale, mais pas que. Elle a failli épouser le roi
    du Portugal, Manuel. Et même si ce mariage n’a pas eu lieu, elle a été une
    reine ou une princesse de son temps. Son hôtel particulier, Place Amzei, a
    accueilli un grand nombre d’événements mondains, qui ont vu naître des liens
    politiques, des alliances politiques et commerciales, et ainsi de suite.




    Dans les années 1940, Maria Mihăescu
    épouse le général Alexandru Dimitrescu, mais des problèmes financiers
    apparaissent assez vite. Plus tard, le régime communiste décide de nationaliser
    sa maison. Maria est décédée en 1968, à un âge vénérable, de plus de 80 ans. Quant
    à la légende de Miţa Biciclista, celle-ci continue. (Trad. Ileana Ţăroi)



  • Armes et vêtements daces et romaines de Dacie

    Armes et vêtements daces et romaines de Dacie

    À l’antiquité, le territoire délimité par le Danube, la mer
    Noire, les Carpates et le bassin intra-carpatique était habité par les tribus
    des Gètes et des Daces. Des traces de leur civilisation matérielle ont été
    découvertes lors de fouilles archéologiques, les objets datant aussi bien
    d’avant que d’après la conquête romaine de la Dacie et la fusion daco-romaine ultérieure.
    Les armes occupent une place importante parmi ces objets, qui aident les
    archéologues à comprendre le niveau de développement des Gètes et des Daces,
    comparé aux Romains.


    La
    présence des Romains au nord du Danube remonte au siècle I avant l’ère chrétienne. Une bonne
    partie des tribus des Gètes et des Daces avaient rejoint l’orbite de la
    civilisation romaine, mais d’autres refusaient le clientélisme romain. A la fin
    du premier siècle de l’ère chrétienne, le roi dace le plus rebelle était Decebal,
    qui régnait sur un territoire situé dans la zone de centre-sud-est de la
    Roumanie actuelle, dans les Monts Șureanu, des Carpates méridionales. Au bout
    de deux guerres menées par l’empereur Trajan en 101-102 et en 105-106, Decebal
    est vaincu et décapité et son royaume est conquis par Rome. C’était le point de
    départ de la synthèse daco-romaine, que les historiens considère comme la base/la
    fondation sur laquelle s’est formée le peuple roumain.


    L’association « Terra
    Dacica Aeterna », créée en 2007, rassemble un groupe de passionnés de
    reconstituions historiques, qui mettent en lumière la culture des Gètes et des
    Daces. Pour que les gens se fassent une idée des armes employées par les
    belligérants dans les guerres daco-romaines d’il y a 1900 ans, Andrei Duduman,
    de l’association mentionnée, habillé en costume de guerrier dace, a présenté
    les armes des Daces, lors du vernissage de l’exposition « Dacia, ultima
    frontieră a romanității/La Dacie, dernière frontière de la romanité ». « C’est un guerrier dace, une sorte de commandant d’infanterie
    lourde. Pour tout tel guerrier, l’élément visuel le plus important était son
    bouclier. Pour réaliser celui que vous voyez, on s’est inspiré des images
    sculptées sur la Colonne de Trajan et
    dont des copies peuvent être admirées au
    lapidarium du Musée national d’histoire de
    Roumanie. Un second élément très important est l’épée de type celtique, dont le
    fourreau est décoré de motifs à retrouver sur le célèbre moule
    dace découvert à
    Sarmizegetusa. C’est une épée très légère, facile à manœuvrer. La cotte de
    mailles est un autre élément important, de protection du guerrier. Dans ce cas
    précis, c’est une cotte de mailles rivetée
    , pour un guerrier plus riche. Les rivets apportaient une meilleure résistance
    à cette armure contre les coups destinés à trancher ou, moins, à percer. Sur la
    tête, c’est un casque de type Spangenhelm, d’inspiration Sarmate, réalisé à
    base de bandes de fer. Dans sa partie civile, pour ainsi dire, le costume
    inclut des bijoux en argent, les célèbres clous daces. Ce costume en a trois,
    mais je sais qu’il y en a eu avec 5, 7 et 9, selon les moyens de celui qui
    portait le costume. Il y a aussi quelques perles de verre et, bien-sûr, des
    bagues en argent, des répliques d’objets découverts par les archéologues. Un
    élément très important, appartenant à un noble dace, est la très connue
    « sica-la dague» dace. »



    A son tour, Lucian Vulpe a joué le rôle d’un
    légionnaire romain. : « Si les Daces n’avaient pas
    d’équipement standardisé, les éléments d’une même catégorie ne se ressemblant
    pas, chez les Romains tout était standardisé. L’armée romaine était une armée
    professionnelle, où tous les militaires s’habillaient et combattaient de la
    même façon. Le légionnaire romain typique avait une seule arme de base – l’épée
    Gladius ou le glaive, une arme de type ibérique, dont les origines se seraient
    trouvées en Espagne, utilisée le plus souvent non pas pour des duels, mais pour
    transpercer l’adversaire. Car les légionnaires étaient nombreux et ne pouvaient
    pas bouger beaucoup. Chaque légionnaire se protégeait en enfilant une « lorica
    segmentata », une cuirasse articulée très flexible, très mobile, composée
    de bandes de fer, très facile à réparer durant le combat. Il avait aussi un
    casque qui le protégeait très bien contre les armes recourbées ou droites des
    Daces. Après la première guerre daco-romaine, le casque romain a été renforcé,
    deux bandes de fer étant ajoutées au milieu pour assurer une meilleure protection
    contre les falx (épées) des Daces. A tout cela s’ajoutait le bouclier romain,
    décorés d’ailes et du nom de la légion, dans ce cas précis il s’agit de la Vème
    Légion Macedonica, dont la garnison se trouvait à Turda. Le légionnaire romain
    chaussait des caligae, les sandales romaines classiques. Celles d’un centurion
    avaient une décoration plus riche et leur qualité était meilleure que celle des
    simples légionnaires. Il portait aussi une tunique et une cape appelée pennula,
    qui le protégeait de la pluie et du froid. »



    Les Daces et les Romains, avec leurs armes et leurs
    habits, sont revenus à la vie au Musée national d’histoire de Roumanie, à
    Bucarest. Un monde disparu que des passionnés du passé font revivre devant nos
    yeux. (Trad. Ileana Taroi)



  • L’École Centrale de jeunes filles de Bucarest – un bâtiment classé

    L’École Centrale de jeunes filles de Bucarest – un bâtiment classé

    L’École Centrale de jeunes filles
    occupe une place à part parmi les anciens lycées de Bucarest, aussi bien par
    l’instruction de haut niveau traditionnellement dispensée par son corps
    enseignant que par le bâtiment où elle fonctionne. Une construction
    représentative du style architectural appelé « national » ou
    « néo-roumain », qui commençait à se répandre. Imaginé par
    l’architecte Ion Mincu, auteur du projet de l’École
    Centrale, ce style a pris son envol grâce aux contributions ultérieures
    d’autres architectes, pour atteindre son sommet à l’entre-deux-guerres, quand
    il est devenu le style préféré pour la construction de bâtiments publics et
    privés dans la Grande Roumanie de l’époque. Quels que soient, pourtant,
    les changements intervenus au fil du temps, les lignes directrices du début
    sont visibles dans le style architectural très particulier de l’École Centrale de jeunes filles
    de Bucarest. Fondé en 1852, lors du règne du prince de Valachie, Barbu
    Știerbey, l’établissement fonctionnait dans un bâtiment inadéquat durant
    plusieurs années, après la proclamation du Royaume de Roumanie en 1881.

    D’ailleurs,
    immédiatement après cette date, le Parlement a adopté un ample programme de
    construction de bâtiments publics, dont des établissements scolaires, en y
    allouant des fonds importants, explique Nicolae Șt. Noica, auteur du livre « L’histoire
    du bâtiment de l’École Centrale de
    jeunes filles de Bucarest » C’est un projet de loi ciblé sur les établissements scolaires et
    les institutions culturelles d’enseignement dont le fonds alloué est très
    élevé, environ 10% du budget national de l’époque. (…) Entre 10% et 12% alloué
    uniquement à la construction d’édifices. Le premier pas est fait en 1885. L’architecte
    Ion Mincu signe un contrat pour réaliser le plan de l’
    École Centrale de jeunes filles. Le projet précisait
    toutes les fonctions que le bâtiment devait remplir. La superficie et la
    hauteur des salles de classe devaient assurer 7 mètres cubes d’air par élève. À
    la bibliothèque, où les jeunes filles passaient plus de temps qu’en classe, le
    volume d’air prévu était de 9 mètres cubes par élève. L’architecte Ion Mincu a
    respecté ces exigences à la lettre, en projetant un bâtiment rectangulaire,
    avec sous-sol, rez-de-chaussée et un étage. À l’époque, il y avait aussi un
    internat et une cantine.



    Après une modification du programme de
    construction initial proposé par le ministère de l’Éducation et après la tenue
    d’un appel d’offres pour choisir le constructeur et dont le gagnant a été
    l’entreprise de l’ingénieur Sicard, le coup d’envoi des travaux fut donné en
    1888. Deux années plus tard, en 1890, l’École Centrale de jeunes filles quittait son ancienne adresse,
    près de l’hôpital Colțea, et emménageait dans son nouvel édifice, qui existe
    toujours, en face du jardin public de Grădina Icoanei. L’architecte Ion Mincu a
    adapté sa vision artistique de manière à assurer aux élèves le confort
    nécessaire pour étudier, ajoute Nicolae Șt. Noica: Au centre du
    bâtiment rectangulaire, il y avait une cour intérieure exceptionnellement belle
    aujourd’hui encore, cent ans plus tard. Elle était conçue pour y passer les
    moments de récréation. Il est intéressant à remarquer le fait que le corridor
    qui donnait sur le jardin a été fermé avec des colonnes rappelant celles des
    monastères. (…) Au départ, Mincu voulait le laisser ouvert, mais, vu le climat
    local, il a décidé de le fermer, mais, à la différence des monastères, il y a
    installé un système de fenêtres très bien réalisées, qui fonctionnent toujours.
    Cela a marqué l’apparition d’un nouveau style architectural.



    Ce nouveau style mettait ensemble l’architecture vernaculaire, le style
    brancovan et l’architecture religieuse autochtone, en y ajoutant des ornements
    empruntés à l’espace méditerranéen. La faïence colorée utilisée dans la zone
    des corniches en est une preuve incontestable. Et c’est toujours dans cette
    partie haute du bâtiment que sont inscrits les noms des plus illustres
    princesses valaques, impliquées dans le soutien à la culture et à l’éducation. En
    fouillant dans les archives pour retrouver les plans originaux dessinés par Ion
    Mincu, Nicolae Șt.Noica a aussi découvert d’autres documents qui montrent
    l’intérêt pour l’enseignement, manifesté par la société à cette époque de
    refonte du pays: J’ai trouvé les fiches de paye des
    enseignantes qui travaillaient dans cette école à l’époque. (…) Une prof de
    géographie, d’histoire ou de roumain recevait 270 lei or. Un gramme d’or était
    valait 3 lei, donc 270 divisés par 3 égal 90, donc 90 grammes d’or. Aujourd’hui,
    le gramme d’or se vend et s’achète à 200 lei. 90 multipliés par 200 font
    18.000. À l’heure actuelle, aucun président ou ministre n’a un salaire de
    18.000. Alors, l’assertion au’il y avait peu d’argent à l’époque ne se vérifie
    pas. Les artisans étaient respectés, tout comme les enseignants. Et les
    résultats ont été visibles à travers le temps.

    Aujourd’hui,
    170 ans après la fondation de l’École
    Centrale de jeunes filles et 132 après l’inauguration
    de son siège actuel, le bâtiment imaginé par Ion Mincu peut être admiré dans
    forme d’origine. (Trad. Ileana Ţăroi)



  • Le Poète Salamon Ernö (1912-1943)

    Le Poète Salamon Ernö (1912-1943)

    La minorité hongroise a été une des minorités ethniques entrées dans la composition de la population de la Grande Roumanie après 1918. Les nouvelles élites intellectuelles magyares se sont ainsi exprimées à l’intérieur du nouveau cadre politique de la majorité roumaine. Salamon Ernö a été un des écrivains de langue hongroise devenus célèbres après 1945. Mort à seulement 31 ans, il est une des victimes de l’Holocauste des Juifs de la Transylvanie du Nord, annexée par la Hongrie le 30 août 1940.

    Salamon Ernö est né le 15 mai 1912 à Gheorgheni, petite ville majoritairement magyare, mais cosmopolite, où vivaient aussi une minorité arménienne et un certain nombre de Juifs. Son père, travailleur forestier dans les fabriques éparpillées le long de la vallée de la rivière Mureș, et sa mère sont des gens de condition modeste. Le père meurt à un âge jeune, alors la mère souhaite pour son fils une carrière stable et des revenus assurés. L’écrivain Salamon Ernö s’est inspiré de la vie de ces ouvriers forestiers, tout en étant aussi influencé par les thèmes et les légendes du folklore magyar sicule.

    L’historien Marius Popescu, du Centre d’études de l’histoire des Juifs de Roumanie « Wilhelm Filderman », s’est penché sur la brève vie de Salamon Ernö, qui a dédié son œuvre poétique à ces gens humbles : « Le leitmotiv d’un grand nombre de ses poèmes est justement cette vie rude des travailleurs des fabriques de charpente. Il décrit avec beaucoup de justesse les relations entre les travailleurs, là où ils logeaient. Nous y retrouvons la fraternité qui naissait entre des gens d’origines et de langues différentes – magyars, juifs, roumains, allemands. Le poète participera aux grèves de la vallée du Mureș, où il renforcera sa vision de la vie difficile des ouvriers, sujet ultérieur de ses poèmes. »

    Se pliant sur le souhait de sa mère, Salamon Ernö commence des études de droits à Cluj, tout en restant attaché aux ouvriers, et participe en 1932 aux préparatifs des grèves. Arrêté et jeté derrière les barreaux à Târgu Mures, il fait une grève de la faim durant six jours. Il est vite remis en liberté et se rend à Brașov, où il travaille dans la rédaction du journal de langue hongroise « Foi brașovene/Des pages de Braşov ». Il y écrit des articles sur les grèves des ouvriers et assiste aux procès contre les communistes, dont Nicolae Ceaușescu, le futur leader autocrate de la Roumanie de 1965 à 1989. C’est aussi dans « Foi brașovene » que Salamon publie ses premiers poèmes. Il traduit des créations des auteurs roumains Tudor Arghezi et Mihail Sadoveanu, qu’il publie dans la revue « Korunk » (« Notre époque »). C’est dans la rédaction de « Korunk » que s’est formée la première génération d’écrivains de langue hongroise de Roumanie, dont Salamon Ernö.

    Il aime le hongrois plus que tout, rappelle Marius Popescu : « Salamon Ernö a exprimé ainsi son amour de la langue hongroise, sa langue maternelle: « elle est belle et unique, ma langue maternelle. C’est pour cette raison qu’il m’est impossible de partir. Celui qui part sera bègue, il ne chantera plus jamais ». C’est très beau dit, très imagé aussi, et c’est valable pour chacun de nous et notre langue maternelle. »

    Salamon Ernö a épousé une institutrice avec des sympathies politiques de gauche, comme lui. Un mariage réussi, puisqu’il considère sa femme comme sa muse et la mentionne dans ses vers. Mais sa vie prend un grand tournant, qu’il n’avait jamais imaginé, raconte l’historien Marius Popescu : « Salamon Ernö déménage à Târgu Mureș, où sa vie sera malheureusement marquée par les conséquences du Diktat de Vienne, d’août 1940, qui placent la ville sous occupation horthyste. Suite aux lois raciales, le poète perd son emploi, il est ensuite arrêté et puis mobilisé dans un détachement de travaux forcés, pour finir sur le front de l’Est. Pour les hommes juifs de la Hongrie de l’époque, le travail forcé signifiait le service dans l’armée, mais en tenue civile. Ils n’avaient pas le droit de porter des armes, ils utilisaient juste des pelles et des pioches pour des travaux très rudes. Ils étaient envoyés faire du déminage, pour ouvrir la route à l’armée hongroise. Ils étaient de la chair à canon, tout simplment. »

    Salamon Ernö a été attaché à sa judaïté, bien qu’il ne l’aie dit explicitement dans ses écrits. Les lois raciales et les listes utilisées par les machines politiques et de guerre horthystes pour déporter les Juifs au front ou dans les camps d’extermination nazis l’ont poussé à suivre son destin, explique Marius Popescu : « Obligé à des marches interminables, à une vie tellement rude que peu d’hommes s’en sont sortis vivants, sa santé a commencé à se dégrader. Il a même attrapé le typhus. Il avait de grosses difficultés à se tenir debout, mais il ne s’est jamais séparé de ses livres. Il a été tué le 27 février 1943, durant le retrait de la zone du Don, en Ukraine, par deux soldats fascistes italiens. »

    Le lycée construit en 1905 dans sa ville natale de Gheorgheni porte son nom depuis 1968. Son œuvre, incluant six volumes de poèmes, et le buste devant le bâtiment du lycée mettent aujourd’hui en lumière le souvenir de Salamon Ernö. (Trad. Ileana Ţăroi)

  • Le metteur en scène Liviu Ciulei

    Le metteur en scène Liviu Ciulei

    Liviu Ciulei est un des metteurs en scène roumains qui ont réussi, à la fin des années 1950 et au début
    des années 1960, à sortir le spectacle de théâtre de sous l’influence néfaste
    des commandements rigides et artificiels du réalisme socialiste. Il fut aussi
    un des plus talentueux. Réalisateur de film en égale mesure, Liviu Ciulei a réintroduit
    la dimension esthétique dans le cinéma et le théâtre, une démarche due aussi à
    sa formation académique, faite à l’époque de l’entre-deux-guerres. Il est né en
    juillet 1923 à Bucarest dans une vieille famille d’intellectuels. Son père, qui
    s’appelait aussi Liviu Ciulley, avait été un fameux ingénieur en bâtiment,
    collaborateur des principaux architectes impliqués dans construction de la
    ville de Bucarest moderne. Pour respecter le désir de son père, Liviu Ciulei a fait
    d’abord des études d’architecture pour s’inscrire après au Conservatoire d’art
    dramatique. Au théâtre, il a commencé par se faire remarquer en tant qu’acteur,
    mais son talent d’architecte s’est exprimé dans les décors qu’il a réalisés
    pour un grand nombre de ses productions.

    La critique de théâtre Miruna Runcan explique
    qu’est-ce qui a poussé Liviu Ciulei à assumer aussi la mise en scène: Puisque nous sommes habitués à son image à l’âge mûr, il est, pour
    nous, un patriarche du théâtre et du cinéma de Roumanie. En fait, il a été un
    jeune très agité, dans le meilleur sens du mot. Il voulait toucher à tout et ça
    lui réussissait. Il s’est voulu réalisateur et il collabore en tant
    qu’acteur avec les réalisateurs des
    années 1950, dans des bides de propagande de l’époque, des films qu’on ne voit
    plus aujourd’hui. Mais il est l’assistant de Victor Iliu dans la réalisation du
    film « Moara cu Noroc/Le Moulin de la Bonne chance », où il imagine
    aussi les décors. Il y apprend beaucoup du métier et ça lui donne le courage de
    se tourner vers le cinéma. Ce fut une heureuse rencontre. Et ensuite il réalise
    le film « Valurile Dunării/ Les vagues du Danube », très apprécié au Festival
    de Karlovy Vary. Mais il a toujours affirmé que son intérêt pour le cinéma
    avait été inférieur à celui pour le théâtre.




    Après « Valurile Dunării »,
    réalisé en 1960, c’est à peine en 1965 qu’il sort « Pădurea spânzuraților/La
    Forêt des pendus », adaptation cinématographique du roman homonyme de
    Liviu Rebreanu et première production roumaine présentée au Festival de Cannes,
    où Liviu Ciulei remporte d’ailleurs le prix de la meilleure réalisation. Cependant,
    entre 1960 et 1965, il a cultivé le théâtre, remportant son premier succès en 1961,
    lorsqu’il a mis en scène la pièce « Comme il vous plaira » de William
    Shakespeare. En 1963, il prend la direction du Théâtre Bulandra de Bucarest, où
    il a créé une troupe exceptionnelle et des spectacles qui deviendront célèbres
    parmi les amoureux de la scène.

    Miruna Runcan décortique le style de Liviu
    Ciulei : Je ne sais pas si l’on peut parler d’un
    style particulier, Ciulei avait plutôt une méthodologie de travail
    perfectionniste. Il a parfois été accusé d’être baroque, mais ce n’est pas vrai
    pour tous ses spectacles et, en général, il a évolué vers une simplification de
    l’espace. Il a créé de nombreux spectacles importants. Par exemple, celui avec
    « L’Opéra de quat’sous » de Brecht, dans lequel Toma Caragiu réussissait
    un rôle magnifique. Plus tard, quand, malgré ses nombreux contrats aux
    États-Unis, il mettait en scène, de temps à autre, des pièces à Bulandra, il a
    créé un spectacle inoubliable et un des derniers à Bucarest, avec « La
    Tempête », de Shakespeare. Un chef-d’œuvre absolu avec George Constantin dans
    le rôle de Prospero, un spectacle pas du tout baroque, bien le contraire. Par
    contre, le perfectionnisme était quelque chose d’essentiel. Si un acteur ne
    faisait que traverser la scène, eh bien, il fallait que ce soit parfait.




    Par ses succès, Liviu Ciulei s’était attiré
    l’attention indéfectible de la Securitate, la police politique communiste,
    raconte Miruna Runcan: Ciulei a été surveillé depuis 1955, lorsqu’un
    premier dossier a été ouvert à son nom, et jusqu’à la chute du communisme. La
    chose la plus dégoûtante a probablement été le fait que certains de ses propres
    collègues ou des gens de théâtre l’ont surveillé et rapporté aux agents de la Securitate
    et à la direction de la section du parti communiste. Juste quelques uns de ses
    spectacles ont eu de gros problème de
    censure, car il avait beaucoup de tact dans les relations avec les autorités, sinon il n’aurait pas
    survécu près de dix ans en tant que directeur de théâtre, depuis la mort de
    Lucia Sturdza Bulandra jusqu’en 1972, lors du scandale de la pièce « Le
    Révizor » de Gogol. En revanche, en tant que directeur, il a dû défendre
    tout un tas de spectacles secoués par la censure ou qui s’étaient attiré les
    foudres de la presse et des autorités. Il a été un ami très fidèle et a eu une
    relation absolument extraordinaire avec son confrère plus jeune et bien plus
    turbulent Lucian Pintilie.




    D’ailleurs, ce fut Pintilie le metteur
    en scène du « Révizor » de Gogol, un spectacle qui a fini par être
    interdi par les autorités communistes. De toute façon, après 1971, en Roumanie,
    l’atmosphère s’est assombrie de plus en plus, ce qui a poussé Liviu Ciulei à
    quitter le pays en 1980, comme l’avaient fait de nombreux intellectuels et
    artistes, ajoute Miruna Runcan:
    On lui a conseillé de partir à
    l’étranger. Nous devons préciser le contexte et dire que le nationalisme
    communiste s’installe en fait en Roumanie à partir de 1971. Cela s’est traduit
    par un renforcement de la censure et par la domination de l’idéologie du
    protochronisme ou nationaliste, que les artistes importants n’agréaient pas.
    Alors certains d’entre eux quittent tout simplement le pays, ils s’évadent en
    profitant d’un voyage d’études ou touristique. D’autres, notamment les plus
    importants, reçoivent de tels conseils de partir de la part des gens du parti
    ou de l’État. « Écoutez, le parti vous approuvera des contrats et vous
    pouvez partir où vous voulez, où vous avez un contrat, et essayer de travailler
    à l’étranger. » Liviu Ciulei a raconté ça dans plusieurs interviews, après
    1990.


    Après avoir quitté la Roumanie, Liviu Ciulei a
    travaillé dans plusieurs pays européens, aux États-Unis, au Canada et en Australie. Il a été le
    directeur artistique de la compagnie théâtrale Tyrone Guthrie de Minneapolis et depuis 1986 il a enseigné l’art théâtral à l’Université Columbia ainsi qu’à
    l’Université de New York. Il est revenu en Roumanie après la chute du
    communisme en 1989. Liviu Ciulei est mort en octobre 2011. (Trad. Ileana Ţăroi)







  • Résidences royales à la mer Noire

    Résidences royales à la mer Noire

    La dynastie de Hohenzollern
    a placé la Roumanie sur la carte de la modernisation lors de l’avènement au trône
    du prince Carol en 1866. Les grands succès politiques internes, tels l’adoption
    de la Constitution de 1866, et internationaux, tels l’indépendance d’État en 1878, la proclamation du royaume en 1881 et la connexion avec le
    système économique européen, ont jeté les bases du développement. Parmi les
    secteurs de l’économie qui connaissent un grand essor, le tourisme occupe une
    place de choix. La construction des châteaux de Peleș et de Pelișor a marqué la
    naissance et le développement de la ville de Sinaia et des stations de montagne
    de la Vallée de la Prahova. Mais la famille royale de Roumanie a également eu
    une contribution essentielle au développement du tourisme littoral, à la mer
    Noire. Rattachée à l’État roumain en
    1878, la Dobroudja ouvre la Roumanie vers cette mer et donne aux Roumains le
    goût du voyage. L’historienne Delia Roxana Cornea, autrice d’un livre consacré
    aux « Résidences royales à la mer Noire. Les villas de rêve des reines de
    Roumanie », y décrit en détail les quatre résidences des souverains
    roumains, dont le Palais royal.




    « Il a été
    bâti entre 1905 et 1906, d’après les plans de l’architecte français Pierre
    Louis Blanc. La résidence a été inaugurée à l’automne de l’année 1907, lorsque
    le roi Carol I avait commandé et cordonné pour la première fois des manœuvres
    militaires en Dobroudja. Peu de temps après, les habitants de Constanţa, par la
    voix d’Anghel Saligny, sur la proposition du roi, ont offert à la reine Elisabeta,
    connue comme la poétesse Carmen Sylva, un petit pavillon érigé sur la digue du
    port. Le pavillon, devenu plus tard le nid de la reine Elisabeta, accueillait,
    au moins jusqu’en 1914, la fine fleur des intellectuels de la ville, lors de
    soirée littéraires, déroulées sous le patronage de la reine elle-même. »




    On
    dit que les murs ont leur propre mémoire, ce qui est vrai aussi pour le Palais
    royal, ouvert à d’importants invités, raconte. Delia Roxana Cornea.




    « Les deux
    résidences ont été les témoins d’un événement particulier de l’histoire de la
    ville de Constanţa – la visite du tsar Nicolas II. Les photos des deux familles
    – impériale de Russie et royale de Roumanie, ensemble dans le pavillon de la
    digue du port de Constanța, sont bien connues. Malheureusement, la période
    difficile de la Grande Guerre et surtout l’occupation bulgaro-allemande de la
    ville et de la Dobroudja, entre 1916 et 1918, ont fortement endommagé ces
    résidences royales. »


    Après
    1918, lorsque tout a changé, l’ancien palais royale changeait aussi
    d’utilisation, tout en gardant les armoiries de la monarchie roumaine et
    rendant hommage à la politique visionnaire des deux souverains roumains,
    Ferdinand I et Marie, les personnalités centrales du nouveau monde roumain,
    indique l’historienne Delia Roxana Cornea.




    « Après la
    guerre, le vieux Palais royal accueille la Cour d’appel de la ville de
    Constanța. La Municipalité offre au roi Ferdinand et à la reine Marie, « en
    souvenir des lourdes années d’occupation et aux parents de la patrie »,
    plusieurs hectares de terrain au centre de la station de Mamaia. C’est le
    moment qui place effectivement la station sur la carte touristique du pays. Dans
    les années qui ont suivi, toute famille aisée souhaitait se faire construire
    une maison de vacances à Mamaia. La résidence royale, construite entre 1924 et 1927,
    était composée de deux bâtiments : le Palais royal, pour toute la famille,
    et un petit pavillon, dont la construction a été proposée par la reine Marie,
    qui voulait l’offrir au prince Mihai. Malheureusement, le roi Ferdinand n’a pas
    eu la chance d’utiliser cette résidence, car les travaux avaient prix fin au
    printemps 1927 et le roi est décédé en été. »


    Le
    palais a été inauguré le 22 août 1927, en présence du petit roi Michel, âgé de
    seulement 6 ans. Pendant plusieurs années, le palais est visité par la famille
    royale et ses invités, dont la famille royale de Grèce, unie par des liens de
    parenté. Mais l’histoire de l’édifice allait changer, précise Delia Roxana
    Cornea.




    « Regrettablement,
    l’histoire de cette résidence royale change après sa mise en vente en 1932, aux
    termes d’un accord entre la princesse-mère Hélène et son ex-mari, le roi Carol II.
    À partir de ce moment-là, le Palais royal se
    transforme, tout à tour, en base de l’hydro-aviation de Mamaia, sous le régime
    communiste d’abord en maison de vacances pour les travailleurs et puis, en
    1970, en Club Neckermann pour les
    touristes allemands. Le rapport justifiant le projet affirmait que l’endroit
    devait faire rentrer des devises étrangères, une place d’hébergement y coûtant
    à l’époque 13 dollars par jour. »




    Après
    1989, l’histoire du Palais royal de Mamaia a continué, mais ceux qui l’avaient
    remis en circulation l’ont mal entretenu. Le temps aidant, l’état de l’édifice
    s’est dégradée et il a fini par être abandonné. L’actuelle campagne de
    réhabilitation est porteuse d’espoir, les habitants de la ville de Constanţa
    espérant revoir le palais récupérer sa splendeur ancienne.


    (Trad. Ileana Ţăroi)

  • Le peintre Ştefan Popescu

    Le peintre Ştefan Popescu

    Né en 1872 à Fințești, petite commune du département
    de Buzău (à l’est de la Roumanie), et mort en 1948 à Bucarest, Ștefan Popescu est
    un nom de poids parmi les peintres de l’entre-deux-guerres. Talent reconnu dès
    son vivant par les institutions culturelles de l’époque, Ștefan Popescu a été
    malheureusement plutôt inconnu du grand public. Récemment, le projet Art Safari
    et la Pinacothèque municipale de Bucarest ont collaboré pour mettre en lumière,
    dans le cadre d’une exposition, cet artiste plasticien cosmopolite et grand
    voyageur.

    Son aventure avait commencé en 1893, lorsqu’il partit étudier l’art
    graphique, pendant sept ans, à Munich et ensuite à Paris, raconte la
    commissaire de l’exposition, Elena Olariu : « Il a passé beaucoup de temps en
    France, où il s’est nourri des courants artistiques très modernes de là-bas. Il
    avait une personnalité très cosmopolite, cultivant de nombreuses amitiés parmi
    les gens de culture roumains. ( …) J’ai découvert qu’il entretenait une
    correspondance soutenue avec l’homme de lettres Dobrogeanu-Gherea, avec le
    grand scientifique Ion Cantacuzino, j’ai trouvé des lettres échangées avec un
    autre grand homme de science et ami, Grigore Antipa. C’était donc quelqu’un
    d’extraordinaire, mais ignoré par le plus grand nombre, probablement parce qu’il
    avait fait ses études en Allemagne et en France, quoi qu’il ait été très
    attaché à la Roumanie. (…) L’État roumain lui avait conféré la distinction Coroana
    României (La Couronne de Roumanie), il avait reçu la Légion d’honneur de l’État
    français pour ses magnifiques toiles réalisées en France et pour son
    implication dans la dissémination de la création artistique et culturelle
    française, en plus de la roumaine ».






    Durant sa carrière internationale,
    Ștefan Popescu a fait partie de la sélection de la Biennale de Venise et des
    salons officiels de Paris. En Roumanie, il a été un des fondateurs de
    l’association artistique Tinerimea Română (La Jeunesse roumaine), il a
    participé à la colonie artistique de la ville de Baltchik et du Cap Kaliakra,
    actuellement en Bulgarie, alors qu’à l’époque, ils se trouvaient en Roumanie.

    Peintre
    cosmopolite, Ștefan Popescu s’est approprié tous les courants artistiques de
    son temps, pour se créer un style personnel éclectique ou synthétique,
    considère Elena Olariu : « Il a réalisé une synthèse de tous ces
    courants. Il avait une personnalité très forte, qui l’avait poussé vers ce
    domaine comme autodidacte, car, au début, il avait suivi la carrière
    enseignante, traditionnelle dans sa famille. Mais il se rend compte qu’il doit
    se consacré à la peinture et part à Munich. (…) Il cherche à s’éloigner au
    maximum de sa famille, s’assurer que personne ne va mettre un terme à ses
    études artistiques. Dans la capitale bavaroise, il a pratiqué le style
    spécifique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe : l’art nouveau,
    connu sous le nom de sécession dans l’espace allemand. Pourtant, malgré les
    nombreuses années passées à l’étranger, Ștefan Popescu cherchait à créer un
    style roumain, une peinture reconnaissable comme roumaine. Il passait ses
    vacances à Curtea de Argeş, ville considérée comme une sorte de centre de l’art
    roumain ancien. Il s’est inspiré de l’art byzantin, avec des éléments d’art
    nouveau, très à la mode, produisant une peinture très intéressante.
    Malheureusement, de nombreuses toiles signées par Ștefan Popescu ont été
    perdues en même temps que le trésor national envoyé à Moscou et qui incluait
    aussi des œuvres d’art ».






    Malgré
    cette perte, les tableaux de Ștefan Popescu qui nous restent témoignent de sa
    passion de voyager et de capter les caractéristiques des endroits visités,
    ajoute la commissaire d’exposition Elena Olariu : « Il a énormément
    voyagé en Europe, en Afrique du Nord et en Roumanie. Il était ce que nous
    appelons un peintre voyageur, qui aimait retenir sur place le paysage
    extraordinaire de l’étranger. Il s’était même muni d’un équipement spécial- parapluie,
    chaise pliante, sac à dos- qui l’aidait à peindre les paysages et les gens
    qu’il rencontrait. En Roumanie, il a voyagé à Baltchik, au Cap Kaliakra, dans
    le Delta du Danube, étant l’un des premiers peintres à découvrir et
    immortaliser cette magnifique région de notre pays. Après la Grande Guerre et
    l’union de tous les territoires roumains, il a peint des toiles en
    Transylvanie. Il a créé des œuvres à Venise, où il a participé à trois éditions
    de la Biennale, et il a voyagé en Orient, notamment l’Orient lié à la culture
    française. Il avait pris part à des excursions spéciales au Maroc et en
    Algérie, avec Marseille comme point de départ. (…) Il a aussi voyagé en Turquie.
    Ștefan Popescu a donc été un grand peintre voyageur. Ses paysages expriment la
    spontanéité de l’image unique admirée sur place, vécue, ressentie et
    interprétée par la peinture ».







    Le public bucarestois peut
    admirer les toiles les plus représentatives de l’art de Ștefan Popescu dans le
    cadre de l’exposition d’Art Safari, inaugurée au Palais Dacia-România, où siège
    la Pinacothèque de Bucarest, dans le Vieux Centre de la capitale roumaine. (Trad.
    Ileana Ţăroi)

  • “L’Israélite roumain”

    “L’Israélite roumain”


    L’histoire des Juifs des Principautés roumaines a été marquée au XIXe
    siècle par la lutte pour les droits nationaux et civils. Le nouvel État issu de l’union de la Moldavie
    et de la Valachie en 1859 accordait la nationalité roumaine et les droits qui
    en découlaient uniquement aux individus de confession chrétienne. La Constitution
    de 1866 l’instituait sans équivoque à l’article 7, qui stipulait que: « La
    qualité de roumain s’acquiert, se conserve et se perd conformément aux règles
    définies dans les lois civiles. Seuls les étrangers de rites chrétiens peuvent
    acquérir la naturalisation. » Mais la loi introduisait aussi des
    exceptions à la règle, les personnes se mettant au service de la Roumanie
    pouvant ainsi se voir récompenser par l’octroi de la nationalité. Ce fut le cas
    de nombreux Juifs qui ont combattu dans la guerre d’indépendance menée par la
    Roumanie en 1877-1878.


    Les leaders des communautés
    juives de Roumanie ont cependant mis en avant des arguments forts en faveur de
    l’octroi de la nationalité roumaine aux Juifs « autochtones », nés
    donc en Roumanie. Un de ces porte-drapeaux les plus actifs fut le médecin et
    homme de culture Iuliu Barasch. Né en 1815 à Brody, à l’ouest de l’actuelle
    Ukraine, territoire qui à l’époque faisait partie de l’Empire autrichien, et
    mort à Bucarest en 1863, à l’âge de 48 ans, Iuliu Barasch avait reçu à sa
    naissance le nom de Iehuda ben Mordehai. En 1843, il s’installe en Valachie, à Călărași,
    ville danubienne à 120 km au sud-est de Bucarest. En 1851, il déménage dans la
    capitale valaque, où il va exercer la profession de médecin et fonder des
    établissements de santé publique, tels des hôpitaux, des quarantaines et des
    dispensaires. Il a obtenu un doctorat en médecine à Berlin en 1841, il a
    enseigné au lycée et dans des écoles supérieures de sciences militaires, de
    pharmacie et d’agriculture. Comme tout intellectuel de son époque, il s’est
    activement impliqué dans la vie de la communauté juive. Grand défenseur de la
    science, Iuliu Barasch a été un agent important de la modernisation de la
    mentalité collective juive. Son œuvre écrite inclut des textes scientifiques,
    certes, mais aussi de médecine, d’histoire, de philosophie ou d’hygiène.


    L’implication de Iuliu Barasch dans la presse
    communautaire juive et dans celle de vulgarisation scientifique est venue tout
    naturellement. Pour quelqu’un comme lui, qui avait une vocation de fondateur et
    de militant, le lancement de la première publication juive en langue roumaine a
    été quelque chose de parfaitement naturel. Iuliu Barasch et le Français Armand
    Lévy, avec Aaron Ascher et Isaac Leib Weinberg, ont rendu possible la parution
    de « L’Israélite roumain », marquée par seulement quelques numéros, faute
    d’argent. L’historienne Lya Benjamin, spécialiste de l’histoire des Juifs, a
    consacré une étude à cette publication, où elle a aperçu les idées qui
    circulaient ces temps-là. « Le journal est particulièrement
    intéressant, car il s’adresse aussi bien aux Juifs qu’aux Roumains, tout en
    étant une tribune de lutte pour l’émancipation des Juifs. Les Juifs de Roumanie
    n’avaient pas la nationalité du pays et Iuliu Barasch fut le premier à lancer
    le combat pour l’octroi de la nationalité, dans lequel il recourt aussi au
    journal. En 1856, il envoie au prince régnant valaque Barbu Știrbey les
    premiers mémoires sur le sujet. C’était l’année où une délégation des Grandes
    Puissances se rendait dans les Principautés roumaines pour préparer la
    Conférence de Paris de 1858, consacrée aussi à l’union des Principautés. Iuliu
    Barasch voulait présenter son mémoire au prince Stirbey et aux délégués
    étrangers, pour qu’ils s’expriment en faveur de l’émancipation des Juifs. Ses
    mémoires sont publiés pour la première fois dans « L’Israélite roumain ». »


    Ce qui est remarquable aussi
    bien chez Iuliu Barasch que chez les autres Juifs qui se battaient pour
    l’émancipation politique et civique des membres de leur communauté c’est qu’ils
    étaient parfaitement connectés aux idées de leur époque, dont celle de l’union
    des Principautés, premier grand projet romantique de l’État national roumain, a été
    la plus forte. Les Juifs autochtones étaient entièrement acquis à la cause et Barasch
    en fut le fer de lance. La mobilisation s’est à nouveau faite grâce à l’appel à
    l’histoire et avec la contribution des Juifs. Lya Benjamin raconte : « Les sujets étaient variés. Il y avait, par exemple, des articles
    sur l’histoire, celle de la Roumanie et celle commune roumano-juive, des articles
    soulignant l’ancienneté de la présence des Juifs dans l’espace roumain. Ou bien
    des articles qui se donnaient pour tâche de faire connaître aux Juifs les
    moments les plus importants de l’histoire de la Roumanie, tels le règne de
    Michel le Brave. Il y avait aussi, bien-sûr, des articles sur la tradition
    juive, sur la religion judaïque, pour familiariser les lecteurs roumains avec
    l’histoire et culture des Juifs. D’autres articles exprimaient le soutient des
    Juifs à l’union des Principautés et le respect qu’ils éprouvaient pour les
    Roumains, mais aussi leur dévouement pour les Roumains et la Roumanie ainsi que
    leur souhait d’avoir le respect des Roumains. »


    La publication
    « L’Israélite roumain » a eu une première série entre mars et
    septembre 1857. La seconde génération du journal apparaît onze ans plus tard. En
    1868, la Roumanie avait traversé de nombreuses et profondes transformations
    institutionnelles et sociétales. Après la mort de Iuliu Barasch, l’hebdomadaire
    « L’Israélite roumain »
    rencontre un monde complètement changé. (Trad. Ileana Ţăroi)



  • Le musée des icônes sur verre de Sibiel

    Le musée des icônes sur verre de Sibiel

    Le village de Sibiel,
    à une vingtaine de km de la ville de Sibiu, s’est doucement transformé en un
    site rural intéressant d’un point de vue touristique mais aussi du patrimoine. Ses
    habitants traditionnels sont des Roumains venus s’installer dans la proximité
    de la grande agglomération urbaine du sud de la Transylvanie, dans la zone
    connue sous le nom de Mărginimea Sibiului. Sibiel est également le lieu où se
    trouve le musée d’icônes sur verre le plus important de Roumanie. Chefs-d’œuvre
    de l’art paysan naïf, mais aussi objets de culte, les icônes sur verre ont embelli
    les maisons des gens dans la plupart des régions de la Roumanie. C’est vers la
    fin des années 1960 que le prêtre (pope) Zosim Oancea a commencé à en collecter
    afin de les exposer dans le musée qu’il avait créé dans la cour de l’église de
    la Trinité de Sibiel. L’actuel prêtre de la paroisse, Bogdan Flueraș, esquisse
    une biographie du fondateur du musée.

    Père Zosim Oancea a créé ce musée
    entre 1976 et1983, donc en pleine époque communiste. Il s’était installé à
    Sibiel en 1964, après quinze années passées dans les prisons communistes. En 1965,
    il a redécouvert la peinture de l’église
    de la Sainte Trinité de Sibiel et en 1969 il a eu cette idée extraordinaire de
    mettre en place un musée des icônes sur verre, ce qu’il fait à Sibiel, dans un
    bâtiment de moindres dimensions, fini en 1973. Lorsque celui-ci ne peut plus
    accueillir la collection grandissante, Père Zosim réussit à faire ériger la
    construction actuelle. Père Zosim n’était pas originaire de la zone de Mărginimea
    Sibiului, étant né dans le village d’Alma, près de la ville de Mediaș. Il a
    enseigné la religion à Sibiu et c’est ce qui lui a valu d’être jeté en prison. Après
    les années de détention, il a été prêtre à Sibiel, où il est décédé.


    Le musée de Sibiel
    détient actuellement une collection impressionnante, riche de plus de 600 icônes
    sur verre de tout le pays, datant des XVIIIe et XIXe siècles. Elles sont
    originaires du village de Nicula, dans le département de Cluj, de Mărginimea
    Sibiului, de Bucovine et du nord de la Moldavie, des régions de Brașov et de
    Făgăraș, mais aussi de l’ouest du pays, de la région du Banat. Le prêtre Bogdan
    Flueraș raconte leur périple jusqu’à Sibiel. Je dois préciser
    qu’avant de se retrouver dans notre musée, ces icônes décoraient les maisons
    des gens. C’est là que Père Zosim les avait vues. Il y en a eu achetées ou
    données, mais ce fut surtout lui qui les a ramenées des foyers des gens. Des
    générations successives avaient prié devant ces icônes. Je vais vous en donner
    un exemple. Père Zosim avait beaucoup de sensibilité. Un jour, il est entré
    dans la maison d’une fidèle où il a remarqué une icône très belle. Il lui a
    proposé d’en faire don au musée, pour que d’autres gens puissent l’admirer,
    mais la propriétaire de l’icône n’a pas accepté. Pourtant, elle lui a promis de
    s’en séparer si le prêtre allait ramasser 99 autres icônes. Père Zosim a vite
    réussi à collecter ce nombre et la femme en question a tenu parole, offrant au
    musée sa belle icône.


    La
    plupart de ces icônes représentent la Vierge Marie et Jésus Christ, mais aussi
    des saints tels Saint George, considéré comme le protecteur du printemps, ou
    Saint Élie, protecteur de l’été, Saint Nicolas, protecteur de l’hiver, et Saint
    Dimitri, protecteur de l’automne. Les
    icônes sur verre montrent donc l’univers paysan, dominé par la foi religieuse,
    mais aussi par la nature. Les vernis et les matériaux sont également naturels,
    raconte le prêtre Bodgan Flueraș. Les paysans ont trouvé les vernis
    dans leurs fermes, le jaune et le blanc d’œuf par exemple. Pour ce qui est du
    verre, les icônes les plus anciennes sont peintes sur un verre très fin, ce qui
    est visible à l’œil nu. Ces icônes sont très différentes, en fonction des
    couleurs et des dimensions. Ainsi, les premières, réalisées à Cluj, sont-elles
    plus petites et les couleurs sont plus sombres, mais elles sont très belles.
    Ensuite, les icônes de la zone de Sebeș et d’Alba Iulia, portent une nuance
    précise de vert. À Mărginimea Sibiului, Brașov et Făgăraș, c’est le bleu qui
    est le plus utilisé. En Bucovina et dans le nord de la Moldavie, on trouve le
    jaune et le vert. Nous avons une icône où le Seigneur Jésus Christ est
    représenté habillé d’un gilet traditionnel de Suceava. Cela montre que les gens
    adaptent les icônes aux traditions de leur région. Même chose pour la zone de
    Cluj, à Nicula, ou bien dans la Vallée du Mureș, où les artistes peintres ont
    offert l’écharpe traditionnelle à la Mère du Seigneur. Voilà, donc, autant de
    détails qui font la différence.


    Né en 1911,le prêtre Zosim Oancea est mort en 2005.
    Le musée des icônes sur verre qu’il a créé à Sibiel a contribué à la transformation
    du village en un site culturel et touristique. (Trad. Ileana Ţăroi)



  • Photographies de la collection Iosif Berman

    Photographies de la collection Iosif Berman

    En Roumanie, l’art photographique s’est développé durant
    la deuxième moitié du 19e siècle. Iosif Berman a activé dans un
    domaine fondamental pour la presse : la photographie pour les journaux
    d’actualités. La photographie a eu un impact majeur sur le développement de la
    presse puisqu’elle a progressivement remplacé le graphique au cœur de
    l’actualité. Et la photographie de Berman illustre pleinement le talent de
    l’auteur et la diversité des instantanés immortalisés. A l’époque, les
    photographes tentaient de tout illustrer, l’esprit encyclopédique et
    l’attraction de la réalité étant les qualités de tout bon photographe qui se
    respectait.


    Berman est né en 1890 à Burdujeni, en Bucovine, dans le
    nord de la Roumanie actuelle et est décédé en 1941 à Bucarest. Né d’une famille
    juive, son père a lutté dans la guerre d’Indépendance de la Roumanie en 1877 -
    1878 pour laquelle il a été décoré. Son oncle, le frère de son père, est
    pourtant tombé sur les champs d’honneur. Il a terminé le lycée dans la ville de
    Suceava et souhaitait de tout son cœur devenir photographe. Mais il est devenu
    bien plus qu’un simple photographe. Il a été photojournaliste et photographe
    officiel de la Maison Royale de Roumanie, soit la fonction la plus haute à
    laquelle un artiste photographe pouvait prétendre. Il a également fait partie
    de l’équipe d’étudiants en sociologie dirigés par Dimitrie Gusti, partie étudier
    les campagnes du monde rural dans les années 1930, un des projets culturels et
    scientifiques les plus vastes de la Roumanie de l’entre deux guerres.


    La Journaliste Adina Stefan possède une collection
    impressionnante de photographies signées par Iosif Berman, qui lui fut offerte
    par Luiza Berman, l’une des filles du photographe. Adina Ștefan a répondu à une
    question que les historiens se posent au sujet de la formation de l’artiste,
    puisqu’il n’y a pas de témoignage écrit sur la jeunesse d’Iosif Berman.




    « Tout le
    monde se demande où il a appris ce métier et l’art photographique en général
    avant de venir à Bucarest ? Dans sa région d’origine, en Bucovine, qui
    faisait à l’époque partie de l’Empire austro-hongrois, les photographes,
    surtout Juifs, étaient assez nombreux. Ils remportaient des prix importants à
    l’occasion des expositions à Paris par exemple. Ils rentraient chez eux pour
    continuer à faire leur métier et évidemment ils pouvaient enseigner les secrets
    du métier à d’autres. Et Berman n’a pas perdu de temps. Qui plus est, il était cultivé :
    il parlait français et allemand et avait aussi un talent particulier pour le dessin. »



    Le talent d’artiste photographe de Berman a été
    rapidement reconnu et des quotidiens importants tels qu’ « Adevarul »
    / « La vérité » et « Dimineata » / « Le matin »
    lui ont proposés du travail. Il a travaillé aussi pour des institutions
    étrangères de presse telle les prestigieuses « Associated Press » et « New
    York Times », tout comme « Scandinavian Newspaper Press ». A
    l’instar de nombreuses célébrités, Berman avait lui aussi un surnom qui résumait
    sa qualité la plus importante : « l’œil » du photographe. Adina
    Ștefan.




    « Tous ceux qui connaissent l’époque et
    l’activité de Berman savent très bien ce que disait de lui le poète et
    journaliste Geo Bogza, son collègue dans les rédactions des journaux Adevarul
    et Dimineata. On l’appelait « l’homme aux mille yeux ». On dit qu’après
    un déplacement sur le terrain, en rentrant à la rédaction avec son équipe -
    reporter, photographe et chauffeur – il demandait souvent à ses collègues :
    avez-vous observé cela ? Et souvent c’étaient des détails que les autres
    n’avaient même pas remarqué. Et ces détails étaient extrêmement importants pour
    l’illustration des articles. »




    En feuilletant l’album « Iosif Berman. Maitre du
    photoreportage roumain pendant l’entre deux guerres » publié par la
    Bibliothèque nationale de Roumanie en 2013, le lecteur pourra constater la
    grande diversité et vitalité de l’œuvre de Berman. La section « Bucarest,
    saisons » inclut des photographies uniques et des paysages du quotidien
    bucarestois, qui illustrent le développement de la capitale roumaine à
    commencer par les années 1880. En effet, la vaste majorité des photographies de
    cet album ont été réalisées dans la capitale roumaine. Les bâtiments
    emblématiques de Bucarest ont été immortalisés par Berman quelques années après
    leur construction, alors que d’autres ont été photographiés durant le
    chantier. Les grands boulevards :
    Kiseleff et l’Avenue de la Victoire ne manquent pas. Pourtant, les personnes
    restent les principaux sujets de l’objectif de l’appareil photo de Berman.
    L’animation de la rue, les monuments publics et même les façades des rédactions
    où il a travaillé, Adevarul et Dimineata, transportent le lecteur dans une
    autre époque.


    Iosif Berman
    s’est également intéressé à la vie des gens simples. Il a également cherché à
    immortaliser les quartiers des gens défavorisés, les rues non-pavées et les
    inondations durant les pluies, la présence des animaux domestiques, les
    vêtements des pauvres. Mais dans cet univers de la périphérie, on peut observer
    certains loisirs, des images de bazars, de brasseries, de marchés et d’autres
    espaces publics. La présence de la civilisation est observable aussi dans les
    quartiers périphériques, par la présence des bus appartenant à la société de
    transport publique.


    L’art d’Iosif Berman est également présent dans ses
    photos. L’autoréférence est une pratique utilisée aussi dans d’autres arts,
    dont l’art photographique. Rien qu’un exemple : les photos des façades des
    rédactions Adevarul et Dimineata en tant que référence à sa propre profession
    de photojournaliste. Il choisit aussi de photographier un photographe dans le
    parc Cismigiu et les deux hommes, une femme et un chien se trouvant devant l’objectif
    pour former une véritable image iconique. Egalement iconique, l’instantané dans
    lequel deux photographes « ambulants » comme les appelle Berman,
    photographiaient la rue à l’aide de mini-appareils photos.