Category: Pro Memoria

  • L’Etat des frères Petru et Ioan Asan (Assen)

    L’Etat des frères Petru et Ioan Asan (Assen)

    En 1185, des contribuables de l’Empire byzantin étaient arrivés au maximum de leur mécontentement. L’administration centrale avait augmenté les taxes pour organiser le mariage de l’empereur Isaac II Ange avec la fille du roi de Hongrie, ce qui avait engendré toute une vague de critiques. Deux frères, les boyards roumains Petru et Ioan Asan (Assen), leaders des communautés du nord de la Bulgarie actuelle, ont présenté à la cour impériale une protestation formelle contre l’augmentation des taxes, un document rejeté violemment par les autorités. De retour à Veliko Târnovo, leur ville de résidence, les deux frères déclenchèrent la révolte anti-byzantine qui allait se terminer par l’apparition de l’Etat roumano-bulgare, connu aussi comme le Second Empire Bulgare, dirigé par la dynastie des frères Asan. L’Etat a fonctionné jusqu’en 1260, lorsqu’il fut divisé. En 1396 toutes les formations étatiques qui lui ont suivi furent conquises par les Ottomans.



    Etat pluriethnique, l’Empire roumano–bulgare comptait au mois 3 nations: Roumains, Bulgares et Coumans. Il est difficile de faire une carte de cet Etat en suivant les sources historiques, affirme l’historien Alexandru Madgearu: « Il y a plusieurs sources qui mentionnent en même temps, parfois dans la même phrase, les Valaques, les Bulgares et les Coumans. On faisait une distinction ethnique nette entre les participants à une campagne militaire, un siège ou tout simplement de la population de la zone. Tout comme on faisait une distinction très claire entre les territoires, appelés Bulgarie et Valachie. Il paraît donc que la Valachie a existé. Mais ce n’était pas le nom que les Roumains utilisaient pour se désigner eux-mêmes, car les Roumains ne se sont jamais appelés « Valaques ». La source mentionnée, un des documents du Pape, parle de la Valachie en tant que territoire associé à la Bulgarie dans la même phrase. Cela veut dire que l’Etat avait des divisions, des territoires qui auraient pu être autonomes. C’est tout ce que l’ont connaît à ce sujet. On sait seulement qu’il y avait une différence claire entre les Valaques et les Bulgares dans les sources byzantines ».



    Même si la nation médiévale avait un tout autre sens que l’actuel, les frères Assen étaient conscients de leur propre origine. En plus, les divisions ethniques n’ont pas été un obstacle dans la coalisation contre le pouvoir central.



    Alexandru Madgearu explique: « C’est sûr et certain qu’ils étaient conscients de leur origine ethnique, mais pour cette époque-là il faut savoir que l’idée d’ethnie, de nation, n’avait pas la même signification qu’au 18 — 19e siècles. Il s’agissait plutôt de l’appartenance à un groupe, à une religion, à une couche sociale. C’est la seule information qu’ils nous ont transmise. Elle figure dans plusieurs sources, notamment dans leur correspondance avec le Pape, où il est écrit « nous avons du sang roumain » (nous sommes d’origine roumaine). Les révoltes des frères Assen ont réuni des participants de différentes ethnies. Leur ennemi n’était pas les Grecs, dans le sens de l’ethnie grecque mais le pouvoir de Constantinople, représenté par ceux qui collectaient les taxes. Parce que tout a commencé pour des raisons de nature fiscale, économique. Ce ne furent pas forcément les pauvres qui se sont révoltés, ce furent surtout les riches. Ils formaient la principale catégorie touchée par les taxes et ils ont aussi entraîné les gens simples ».



    La révolte anti-byzantine a également comporté un volet mystique. Il s’ajoute à la motivation économique, que l’on serait tenté de négliger. Alexandru Madgearu précise que les pratiques de mobilisation religieuse à des fins politiques étaient monnaie courante au temps du Moyen Age.



    Alexandru Madgearu: “Voici comment les frères Assen ont instigué à la révolte les Roumains et les Bulgares de Târnovo. Ils ont imaginé toute une histoire, selon laquelle Saint Démètre aurait quitté le Thessalonique conquis par les Normands. Ils ont affirmé que le saint était venu chez nous, à Tarnovo, après avoir abandonné les Grecs, à cause de leurs péchés. On aurait dressé une sorte de chapelle, au pied de la cité et rassemblé des individus, lesquels, à mon avis, étaient sous l’effet des champignons hallucinogènes, à en juger d’après leurs manifestations telles que décrites par Nikita Honiates. Ce n’est pas du tout risible, car on a affaire à une pratique millénaire. J’ai comparé cette histoire au récit de Marco Bandini, qui, en 1650, racontait des faits similaires de Moldavie. Il affirme que des personnes en état de délire mystique s’étaient mises à chanter et à crier “Saint Démètre est avec nous ” ou encore “Faisons la guerre aux Grecs maudits”. Cette action, que l’on pourrait étiqueter comme guerre psychologique, de nos jours, s’est avérée décisive pour l’enclenchement de la révolte, car, affirme le même Niketas Honiates, les gens se montraient hésitants”.



    Déceler davantage de traits caractéristiques de l’Etat des Assen est une tâche d’autant plus difficile que la quantité de sources documentaires est plutôt maigre, souligne Alexandru Madgearu: “En l’absence des sources documentaires, il est difficile de déterminer combien il y avait de Roumains et de Bulgares dans une cité. Il n’y a même pas de cimetières qui rendraient possibles de telles estimations. Les mouvements séparatistes ont éclaté sous le règne de dirigeants faibles, comme ce fut le cas de Borilă et de Constantin Asan. Si l’autorité du tsar s’affaiblissait, des groupes de boyards de différentes contrées déclaraient leur autonomie, voire même leur indépendance.”



    Les trois premiers souverains, Petru, Ioan Assen et Ioniţă, étaient d’origine roumaine. Le pouvoir passa ensuite entre les mains de la dynastie bulgare. L’Etat des Assen restera une entité distincte en raison aussi de la chute de Constantinople, laquelle n’était plus une force depuis 1204, lorsqu’elle avait été conquise par les croisés. L’apparition de l’Empire ottoman dans la région, à compter de la première moitié du XIVe siècle, marquera le début d’une nouvelle formule politique et étatique. (trad. Valentina Beleavschi, Mariana Tudose)

  • La bande dessinée dans la Roumanie socialiste

    La bande dessinée dans la Roumanie socialiste

    A l’époque, les bandes dessinées ayant joui de la plus grande visibilité furent celles publiées dans la revue « Cutezătorii » — « Les téméraires », publication de propagande du régime destinée aux jeunes de moins de 14 ans, âge auquel ils quittaient les organisations de pionniers pour être intégrés aux organisations de la jeunesse communiste. C’est pourquoi ces bandes dessinées étaient peu sophistiquées du point de vue intellectuel et esthétique.



    C’est sans doute la revue française « Pif Gadget » qui a ouvert la soif de bande dessinée à plusieurs générations d’enfants roumains. Ioan Stanomir, historien de la bande dessinée, explique: « Pif Gadget est une des histoires les plus étranges et complexes de la guerre froide. Née des cendres de la revue « Vaillant », elle a, tout comme « Cutezătorii », une double fonction : bande dessinée et revue de propagande du Parti Communiste Français. L’entrée de « Pif Gadget » dans l’espace communiste a été rendue possible justement en raison de cette relation étroite qui s’est tissée entre la Roumanie et la France après ’65-’68. C’est une relation qui s’est établie à plusieurs niveaux, comportant les relations avec la France officielle, gaulliste, mais aussi avec la sous-culture et la contre-culture communiste. C’est ce qui explique l’existence, à l’époque, de plusieurs coproductions cinématographiques franco-roumaines. Les livres de poche et les films français ont pénétré en Roumanie, ainsi que cette revue, qui a probablement été une des présences les plus insolites dans le paysage roumain. Par le biais de cette revue les Roumains entraient en contact avec la culture française, avec la culture populaire occidentale et avec une culture tout à fait inhabituelle pour nous, celle de la BD. Des générations entières d’enfants ont appris le français, de manière intuitive et spontanée, en lisant des bandes dessinées. A un moment donné, ils ont découvert l’existence d’un personnage appelé Superman, originaire de la planète Krypton. Lus tard, quand Superman est apparu sur les écrans roumains, les enfants et les adolescents le connaissaient déjà, pour l’avoir rencontré dans les pages de la revue « Pif Gadget ».



    Rahan a été un autre héros important de bandes dessinés en Roumanie. Nous repassons le micro à Ioan Stanomir: « Rahan s’est fait connaître en Roumanie par la même voie. C’est un personnage culte, qui peut être compris si on le regarde du point de vue de la culture populaire américaine et occidentale. Rahan est un être des débuts de l’humanité. Il fait la liaison entre les êtres qui ne sont pas encore des êtres humains et ceux qui deviendront des êtres humains. Il est très semblable au genre de personnages que l’on rencontre dans les films américains contemporains, comme « 10.000 » par exemple. Le héros est un homme qui affronte les tigres de caverne, les mammouths, quelqu’un qui apprend aux autres à découvrir l’humanité. Une sorte de Prométhée qui s’ignore. En visitant les sites des mordus de la bande dessinée, on constate que ceux qui gardent la mémoire de Rahan sont nombreux. A l’origine, Rahan est lié à Tarzan, un des personnages dont l’Occident a conservé la mémoire. Tarzan est un homme blanc qui ignore sa condition sur un continent à population noire. Il s’agit du paternalisme de celui qui est blanc par rapport à ceux qui sont noirs et qui se trouvent au début de la civilisation. « Pif » n’était certainement pas une revue raciste, car l’idéologie de gauche ne rimait pas avec le racisme. « Pif » venait d’une plaque tournante communiste et a fait savoir aux enfants de l’époque qu’il y avait des enfants qui parlaient français en Côte d’Ivoire, au Maroc, en France, en Roumanie. On pouvait choisir un ami par correspondance parmi les jeunes de ces pays. Je pense que la lutte contre le racisme, quelle que soit l’idéologie dont elle sortait, est une lutte noble et il est merveilleux qu’un enfant de Roumanie puisse échanger des messages avec un enfant du Maroc ou du Sénégal. Et c’est « Pif » qui a assuré cette médiation. »



    Nous avons demandé à Ioan Stanomir pourquoi il n’y a pas eu de héros roumains de bande dessinée : « Quand nous étions petits et que l’on nous distribuait à l’école la revue « Cutezătorii », nous la roulions et en cognions nos collègues sur la tête. Moi, je n’ai pas aimé la revue « Cutezătorii ». En échange, je peux vous dire quels étaient les héros de la revue « Pif ». Il y a toute une galerie qui commence avec Pif et Hercule. Nous avions adopté la plupart de ces héros. Rahan, Placid et Muzo, Léonard, Doc Justice, c’est comme si c’étaient nos propres héros. Nous ne comprenions pas grand-chose, nous savions qu’elles venaient de quelque part, joliment emballées, comme de magnifiques surprises, ces revues qui nous rendaient heureux. Nos enfants ne souhaitaient pas être des pionniers. Ils l’étaient, parce qu’on les faisait entrer dans les organisations de pionniers, mais ce n’était pas de ça qu’ils rêvaient. Ils rêvaient de ces surprises qui évoquaient en fait la culture consumériste occidentale. Les enfants rêvaient d’un aéroglisseur et non pas la cravate rouge de pionnier. On souhaitait avoir des bombons délicieux venant de l’étranger et non pas les bombons de Roumanie, qui n’avaient aucun goût. La culture consumériste occidentale a pénétré en Roumanie parce qu’elle était le véhicule d’un monde plein de couleurs et de saveurs. Les jeunes d’aujourd’hui ne comprennent peut-être pas, mais la saveur y a été pour beaucoup dans la chute du communisme. Le fait qu’il y avait un culte pour les bombons cubains et pour le chewing gum Turbo, qui avait un goût, par rapport à Gumela, produit en Roumanie, qui n’en avait aucun, cela explique tout. Nous vivions dans un monde de clones sans arôme et sans goût. La lutte des illégalistes ne me disait rien. Nous avions les illégalistes de la Résistance française, qui étaient beaucoup plus sympathiques. De manière paradoxale et non-intentionnelle, en Roumanie, la revue « Pif » a servi la cause du capitalisme et non pas celle du communisme. »


    (Trad. : Dominique)

  • Transmissions des événements sportifs sur Radio Roumanie

    Transmissions des événements sportifs sur Radio Roumanie

    Les compétitions sportives étant appréciées par la plupart des gens, les médias leur ont consacré des espaces généreux, justement pour attirer un public aussi large que possible. Même en temps de crise, la presse sportive réussit à survivre, puisque les ventes en sont le gagne-pain. Dès le début, les compétitions sportives ont trouvé leur place dans les programmes radiophoniques, depuis les infos jusqu’aux transmissions en direct.



    C’est le 11 juin 1933 que Radio Roumanie a diffusé sa première transmission sportive. Sur le stade de lAcadémie National dEducation Physique de Bucarest, devant 25.000 spectateurs, la Roumanie infligeait une défaite cuisante à la Yougoslavie, sur le score de 5 à 0, lors d’un match de foot comptant pour la Coupe des Balkans. A la fin de la rencontre, l’historien Nicolae Iorga et l’écrivain Mihail Sebastian ont commenté les manifestations du public. “Pourquoi se réjouir d’avoir vexé un adversaire?” se demandait l’historien, en affirmant que toute tentative de prouver la supériorité d’une nation sur la base de ces résultats était infantile.



    Par ailleurs, dans son article “Entre le stade et la bibliothèque”, Mihail Sebastian précisait que le sport pouvait valoir la célébrité tout comme un spectacle de théâtre, par exemple. Ion Ghiţulescu est un des journalistes sportifs de Radio Roumanie à la plus longue carrière, laquelle débutait en 1951. 55 ans durant, il allait compter parmi les voix les plus connues de Radio Roumanie en matière de commentaires sportifs.



    Dans une interview à Radio Roumanie Actualités, Ion Ghiţulescu parlait des qualités de sa voix spéciale comme de quelque chose d’inné, mais qu’il a soigneusement travaillé aussi.



    Ion Ghiţulescu : « Oui, c’est une voix particulière, mais j’ose dire que je l’ai également ciselée en travaillant à la radio. Concrètement, au fur et à mesure de la lecture, j’écoutais chaque phrase pour voir si elle était bien lue, correctement interprétée. C’est ainsi que j’ai façonné ma voix. Un effort apprécié, semble-t-il. Moi, j’ai été chargé de réaliser, sur bande magnétique, la première émission sportive complexe. Intitulée “Passons le micro aux sportifs”, elle a démarré en 1951. Elle ne durait que 15 minutes, mais comprenait des interviews et des déclarations. C’est trop dire reportage-radio. C’étaient plutôt des instantanés. J’ai eu la chance d’une excellente formation, au lycée bucarestois Sfântu Sava, où la manière de s’exprimer comptait beaucoup. »



    Présent aux JO de Rome, en 1960, Ion Ghiţulescu relatait le moment de gloire de l’athlète roumaine Iolanda Balaş qui remportait l’or olympique : « Nouveau moment de silence sur le stade olympique. Iolanda Balaş se prépare pour son troisième saut en hauteur à 1,85 mètres. Elle s’est dirigée vers la ligne de départ, a fait une poussée sur le sol et a sauté! … Dans quelques instants, nous allons assister à la cérémonie de remise des prix de l’épreuve de saut en hauteur féminin. En ce moment même, Iolanda Balaş, détentrice du record mondial et sportive émérite, monte sur le podium des vainqueurs. Toutes nos félicitations, Iolanda, pour ta performance et tes efforts! »



    Se rappelant les JO de Rome, Ion Ghiţulescu en parlait comme de l’âge d’or de l’esprit romantique dans le sport : « Les techniciens italiens ont eu le mérite de faire en sorte que l’on puisse entendre simultanément ma voix et ce qui se passait sur le stade. Sportifs et journalistes, on se connaissait très bien, car nous nous rendions à leurs entraînements et compétitions. Parfois, j’accompagnais la sélection olympique et passais beaucoup de temps avec les sportifs. Aux JO de Rome, que j’ai appelés la dernière Olympiade romantique, le centre de presse était situé au kilomètre 1 du Village olympique. Je restais aux côtés de nos sportifs à longueur de journée. C’est là que j’ai réalisé une interview avec Iolanda Balaş, son coach, Ioan Söter et avec d’autres sportifs. »



    Mais le foot a été le sport qui a rendu Ion Ghitulescu célèbre. Il a été associé au club de foot Dinamo Bucarest : « Mon nom a été associé un peu trop au club Dinamo. Pour être honnête, au début j’ai été l’homme du Club de l’armée, (le grand rival de Dinamo – n.r.) Vu que j’ai effectué mon stage militaire dans un club de l’armée et que pendant des années j’ai commenté les matchs que le Club Central de l’Armée, rebaptisé ensuite Steaua jouait à l’étranger. Finalement, j’ai eu un entretien assez tendu avec le président du club Steaua de l’époque et j’ai finalement renoncé d’aller aux match de ce club de foot. Dans la rédaction sportive de l’époque, le choix des journalistes qui devaient se rendre aux matchs était assez aléatoire. »



    L’émission « Sport et musique » a été le premier programme en direct à diffuser simultanément des match de foot. Ion Ghitulescu a été son initiateur au début des années 1960 : « A l’époque, le vice-président de la Radiotélévision roumaine était George Ionescu, le premier chef de la rédaction sportive au moment de mon embauche. Lors de mes voyages à létranger jai observé que dans certains pays, les radios diffusaient des transmissions en direct depuis plusieurs stades. Pour la première fois, on a fait un test, cest à dire nous avons simulé un multiplex depuis 4 stades, puisque cétait tout ce que la technique de lépoque permettait. Cette situation a duré pendant plusieurs mois. Ensuite, les techniciens de la radio ont réussi à aménager une cabine nous permettant de faire des transmissions depuis 10 et même 12 stades. Et cest ainsi quest né ce que nous avons appelé “Sport et musique”. Cétait une émission en direct avec des transmissions en direct depuis tous les stades qui accueillaient des matchs. Lémission avait un prologue et un épilogue. Lépilogue était signé par Conţi Bărbulescu, un humoriste de la Radio qui, à partir des résultats et avec des refrains de tubes de lépoque, réussissait à produire un moment amusant à la fin de lémission. »



    Grâce aux émissions en direct, Radio Roumanie a réuni autour des postes de radio les passionnés de sport, avides dapprendre les résultats de léquipe favorite et des sportifs en compétition dans les arènes internationales. Malgré la compétition représentée actuellement par la télévision et Internet, des émissions sportives telles “Football minute après minute”, dont la première diffusion date de 1965, jouit toujours dune très bonne audience, grâce notamment à la diffusion en direct des matchs de football de la Ligue 1 roumaine. A travers le temps, des équipes composées de journalistes sportifs et de techniciens ont été envoyées aux grands événements sportifs internationaux, tels les JO, les championnats dEurope et du Monde pour que le public fidèle à Radio Roumanie puisse assister aux succès des sportifs roumains et écouter des interviews avec ceux-ci. (trad. Mariana Tudose, Alex Diaconescu)

  • La Radio publique roumaine

    La Radio publique roumaine

    Le 1er novembre 1928, la Radio publique roumaine émettait son premier signal. Ce fut là le moment de sa naissance. La Radiodiffusion roumaine allait devenir une des seules compagnies de Roumanie qui compte plusieurs décennies d’existence ininterrompues. Moyen d’information des masses, mais aussi instrument de propagande des régimes totalitaires entre 1938 et 1989, la Radio publique roumaine a gardé sa place prioritaire parmi les choix du public même après la diversification du marché médiatique, suite à l’apparition de la télévision et d’Internet.



    Le regretté Eugen Denize, historien, est l’auteur de la plus ample monographie — en 4 volumes – de la Radio roumaine. Elle décrit les débuts de la Radio et les moments les plus importants de l’histoire contemporaine de la Roumanie, à laquelle elle a pris une part active : la vie politique tourmentée des années 1930, la Seconde Guerre Mondiale, les 45 années de régime communiste et la renaissance de la démocratie après 1989.



    En 2004, Eugen Denize racontait comment il avait entamé la mise au point des archives — un travail qui s’était étalé de 1996 à 2001 et qui lui a permis d’écrire la première histoire complète de la Radio publique roumaine : « Constatant la profusion de matériel que recelaient les archives de la Société, nous avons décidé de réaliser une monographie en plusieurs volumes, pour rendre cette histoire de la Radio de manière aussi précise et exhaustive que possible, vu que c’est un phénomène très important de la société roumaine contemporaine.


    Cette histoire commence par les premiers essais de radiophonie de Roumanie, des premières années du XXe siècle. Nous nous sommes arrêtés à l’année 1989, car, au-delà de ce seuil historique, nous serions entrés dans un territoire de l’étude multidisciplinaire, de la politologie et de la sociologie et nous aurions risqué de ne plus faire une histoire de la Radio, mais plutôt de rendre des séquences de son existence actuelle.


    Ainsi, le premier volume couvre les 10 premières années d’existence de la Radio, allant de 1928 à 1938. Nous nous sommes arrêtés à l’année 1938 parce qu’il s’agissait des années de fonctionnement de ma Société de manière démocratique. A compter de 1939, la Roumanie a connu des régimes autoritaires, totalitaires et la Radio a déroulé son activité dans des conditions différentes, plus difficiles. Jusqu’en 1989, elle a dû surmonter d’importantes pressions politiques et je puis dire qu’elle a gardé son équilibre et maintenu ses fonctions essentielles.


    Le deuxième volume est consacré à la période que nous avons appelée « des dictatures de droite », à savoir la dictature royale de Carol II, la dictature de la Garde de Fer et la dictature du maréchal Antonescu. Le volume s’achève au 23 août 1944, date à laquelle la Roumanie a rejoint les alliés. Le troisième volume traite de la période caractérisée par l’installation du communisme en Roumanie et de l’époque du leader communiste Gheorghe Gheorghiu-Dej, jusqu’à la mort de celui-ci, en 1965.


    Enfin, le dernier volume s’occupe de la période comprise entre 1965 et 1989, dominée par le dictateur Nicolae Ceauşescu et marquée par les ouvertures politiques d’après 1964 et les replis que la Roumanie a connus entre 1971 et 1974 et après, jusqu’en ’89. Ces 4 volumes sont réalisés strictement à partir du matériel documentaire se trouvant dans les archives écrites et sonores de la Radio. De ce fait, ils constituent des nouveautés absolues comme matériel d’étude historiographique. »



    Eugen Denize a également fait référence aux fonctions de la Radio depuis ses premiers temps: « Dès ses débuts, même avant la création de la Société roumaine de radiodiffusion, les fonctions de la radiophonie ont été clairement définies par ses fondateurs. Elles resteront inchangées. Il s’agit d’abord d’une fonction culturelle très importante. La radio a fait de la culture au plus haut niveau, mais une culture facile à comprendre par les masses. Elle a non seulement contribué au développement de la culture, mais a constamment facilité l’accès des masses à la culture. Puis, la Radio a joué un rôle très important dans la promotion et la défense des valeurs nationales.


    La Radio remplit aussi une fonction éducative, au sens propre du terme. Par exemple, la Radio diffuse dans ses émissions des conseils médicaux, et ce depuis ses débuts. Grâce à elle, le public peut également apprendre comment cultiver une certaine plante, comment élever un animal, comment enseigner différentes choses aux enfants. Nombre d’émissions de la Radio roumaine sont ciblées sur certaines catégories de population : enfants, élèves et étudiants, militaires, paysans.


    La Radio a toujours joué ce rôle éducatif dont elle s’est toujours honorablement acquittée. Je mentionnerais aussi les émissions célèbres de l’Université de la Radio, qui a accueilli les plus grands noms de la culture roumaine, tels l’historien Nicolae Iorga, le sociologue Mihai Ralea, l’esthéticien Tudor Vianu, les écrivains Mihail Sadoveanu et Tudor Arghezi, et tant d’autres. En effet, tous les intellectuels de proue de Roumanie ont donné des conférences au micro de la Radio. Toutes ces fonctions mises à part, la radio a également diverti le public. Elle a été le principal média de loisirs, jusqu’à l’apparition de la télévision».



    Depuis 75 ans, Radio Roumanie Internationale existe aussi. Les émissions en langues étrangères ont commencé en 1939, l’année du déclenchement de la 2e guerre mondiale. Les premières émissions en langues étrangères, comme par exemple les infos en anglais et en français, ont été lancées en 1932, et elles étaient diffusées avant la fin de l’émission, un quart d’heure avant minuit. Les infos en italien et en allemand ont été introduites de manière alternative aux journaux en anglais et en français.



    A ses 85 ans, la Radio publique roumaine demeure une institution de presse équidistante, qui produit des émissions de qualité. Une institution essentielle dans toute société démocratique qui a su se réinventer après 1989. (trad. : Dominique, Alexandru Diaconescu)

  • La psychiatrie politique dans la Roumanie communiste

    La psychiatrie politique dans la Roumanie communiste

    La psychiatrie utilisée dans des buts politiques a été une des facettes de la répression communiste. Née dans l’Union Soviétique post-stalinienne, elle ne visait pas à semer la terreur parmi la population, comme c’était le cas pour la répression habituelle, mais à isoler et à neutraliser les opposants au régime.



    La procédure était simple: les dissidents et les opposants, autrement en bonne santé, étaient diagnostiqués comme schizophrènes ou atteints de troubles de personnalité paranoïdes. Internés de force dans des hôpitaux psychiatriques, on les plaçait aux côtés des vrais patients et leur administraient des neuroleptiques. A certains d’entre eux on a même demandé de renoncer à leurs opinions politiques, si fermement défendues jusque là et ce pour prouver justement que la société les avait récupérés.



    De l’avis du psychiatre australien Sidney Bloch, qui a étudié la répression à l’époque soviétique, l’idée de la psychiatrie politique est apparue au moment où Moscou s’est proposé de se débarrasser de la mauvaise image internationale que lui avaient valu les procès à grand spectacle au temps de Staline.



    Le médecin Ion Vianu compte parmi les premiers Roumains à avoir dénoncé, à l’étranger, cette forme de répression utilisée par l’Etat communiste contre les citoyens. Après avoir émigré en Suisse, Vianu s’est joint, en 1977, au groupe international « Initiative Genève contre la psychiatrie politique », qui menait des recherches dédiées notamment à la psychiatrie soviétique.



    Vianu s’est rappelé les début de cette forme de répression en Roumanie: “Vers 1967-1968, j’étais assistant à la Clinique universitaire de Psychiatrie de Bucarest. Me trouvant dans le bureau du docteur Vasile Predescu, le chef de la chaire de psychiatrie, j’ai assisté à une conversation dont je n’ai pas saisi d’emblée la signification. Un des interlocuteurs était le docteur Angheluţă, celui dont j’allais apprendre plus tard, par le biais du Conseil National d’Etude des Archives de la Securitate, l’ancienne police politique, qu’il avait la double qualité de directeur et de résident de la Securitate dans l’hôpital qu’il dirigeait. Je l’ai donc entendu dire que l’on était en train d’aménager de grands hôpitaux psychiatriques, entourés de grilles munies de fils barbelés et gardés par des chiens-loups. Des hôpitaux dans lesquels on allait interner des patients dangereux. Au début, je n’ai pas réalisé de quoi il s’agissait, même si je n’étais pas dans l’ignorance de la psychiatrie soviétique, au sujet de laquelle circulaient déjà des rumeurs. J’avais du mal à comprendre la raison de la multiplication soudaine du nombre des patients dangereux et surtout pourquoi ils étaient considérés dangereux au point d’être surveillés par des moyens pénitentiaires des plus sévères.”



    Le régime de Ceauşescu, qui se déclarait antisoviétique, a pourtant trouvé bon d’user lui aussi de la psychiatrie politique, sur le modèle de Moscou.



    Ion Vianu: ”Une rassemblée a été organisée à l’occasion de l’ouverture de l’année universitaire 1969-1970, sur la Place de l’Université, au centre de Bucarest. Présent au meeting, à Nicolae Ceauşescu a tenu, comme l’accoutumé un long discours, pendant lequel il a lâché: il n’y a que les fous qui puissent croire que le socialisme peut s’effondrer en Roumanie. Or ceux-là, on va les traiter et pas qu’en leur faisant enfiler des camisoles de force.” C’est à ce moment précisé que j’ai fait la liaison avec les bribes de conversation qui m’étaient arrivés aux oreilles dans le cabinet du professeur Predescu et les propos du docteur Angheluţă. Du coup, je me suis dit que l’on préparait quelque chose, mais j’ignorais que la réalité était déjà là. Les dossiers que j’ai pu consulter plus tard montraient que des opposants avaient déjà été internés. Au fil du temps, j’ai eu l’occasion de rencontrer de telles gens.”



    Ion Vianu a également évoqué le cas de l’avocat Haralambie Ionescu de Braşov, qu’il avait connu personnellement: ”Je rappellerais le cas d’un avocat de Braşov, à la retraite et qui venait d’avoir 70 ans. Il avait envoyé une lettre à l’ONU, dénonçant le fait que les droits humains n’étaient pas respectés en Roumanie. En ces temps-là, une telle affirmation frisait le jamais vu, la folie. La Securitate, qui gardait un œil attentif sur le courrier international, a intercepté la lettre. Elle en a arrêté l’auteur, qu’elle a par la suite emmené à l’hôpital Gh. Marinescu de Bucarest pour expertise médicale. Ayant reçu un diagnostic de maladie mentale, il a été interné pendant plusieurs mois. Ensuite, il a été hospitalisé à domicile, avec la consigne de se présenter une fois par semaine à la polyclinique. J’avais déjà émigré depuis un certain temps lorsque j’ai eu vent de sa mort. De son vivant, il m’avait fait parvenir un message me priant de ne plus évoquer son cas et m’expliquant qu’on le lui avait défendu. Autrement dit, il avait été l’objet de chantage. J’ai eu moi-même le sentiment d’en être un et pour un bout de temps je me suis retrouvé dans l’impossibilité de me servir de son cas. L’écrivain Ion Vulcănescu, que j’ai connu en personne, avait vécu une situation similaire à celle de l’avocat. Je l’ai rencontré par hasard dans les allées de l’hôpital central. J’ai appris qu’il y était interné et qu’on lui avait intenté un procès politique. Ion Vulcănescu ne souffrait d’aucune maladie mentale. Il a d’ailleurs émigré aux Etats-Unis et il est devenu administrateur d’un grand ensemble d’immeubles à New York, chose impossible s’il avait vraiment été atteint de troubles mentaux.”



    Le célèbre dissident Vasile Paraschiv compte lui aussi parmi les victimes de la psychiatrie politique de Roumanie. Comme il est difficile d’estimer le nombre de ces personnes, les chercheurs se gardent d’avancer des chiffres. La question des réparations et des responsabilités s’avère elle aussi compliquée, vu le peu d’informations disponibles et la mort de ceux qui devraient rendre des comptes à ce sujet. Seule reste la liberté de pouvoir parler des souffrances des victimes d’un régime sauvage et criminel. (trad.Mariana Tudose)

  • Le début des transports publics à Bucarest

    Le début des transports publics à Bucarest

    Durant la première moitié du XIXème siècle, Bucarest se trouvait en plein essor de modernisation. L’enthousiasme des élites de construire un pays et une nation dans le sens propre du terme a mobilisé toute une masse hétérogène d’individus issus de différentes couches sociales dans l’unique but d’en faire des citoyens respectables. Eduquées dans des universités occidentales, les élites ont vite compris que la Roumanie était complètement dépourvue d’un modèle de civilisation urbaine, un ingrédient indispensable au développement économique et politique d’un Etat. Du coup, elles se sont donné pour tâche de transformer leurs villes à moitié urbanisées et respirant un air plutôt oriental en des endroits dynamiques et fonctionnels à l’instar des villes occidentales. Et ce fut bien dans la capitale, Bucarest, qu’a commencé l’expérience modernisatrice de la société roumaine. Premier pas: repenser la ville selon les principes modernes de l’urbanisme dont notamment la construction de larges boulevards, la réglementation du trafic et l’alignement des rues.



    La modernisation de la capitale a débouché sur la mise en place du transport public, totalement inconnu à l’époque. Ce fut donc vers la moitié du XIXème siècle, parallèlement au développement de l’infrastructure urbaine et à la croissance économique que le transport public est devenu une nécessité. William Wilkinson, consul britannique en Valachie durant la première décennie du XIXème siècle, décrivait dans ses mémoires la façon de circuler des Bucarestois: « Il n’y avait pratiquement pas de fiacres dans les rues, ce qui faisait que les voyageurs ou les visiteurs occasionnels se voient contraints à se déplacer à pied. Pourtant, le transport en dehors de la ville était très bien mis au point en Valachie, que l’on parle de la poste aux chevaux ou du transport d’une localité à l’autre ». Cela ne veut pas dire forcément que Bucarest était une ville rudimentaire. Il ne faut pas oublier que vers 1820 les premiers omnibus commençaient à circuler en Occident.



    L’architecte Adrian Craciunescu, professeur à l’Université d’Architecture et Urbanisme Ion Mincu de Bucarest nous parle des débuts du transport urbain bucarestois :


    « Au début, le transport public à Bucarest se faisait en fiacre ou en carrosse. Bien sûr, ces moyens de transport étaient réservés seulement aux personnes de haut rang qui en usaient à titre privé. Petit à petit, on commence à voir dans les rues de Bucarest un amalgame de fiacres, carrosses, omnibus et plus tard tramways et même automobiles, ce qui faisait que vers 1900, notre capitale ne diffère pas trop de Paris. On ne saurait préciser la date exacte de l’entrée en circulation des omnibus. Leur circulation fut établie selon les mêmes normes que celles pour le transport public en fiacre, fondé, à sont tour, selon le modèle bruxellois. Sur l’ensemble des réglementations, un article, le 31, stipulait, par exemple, que les cochers se voyaient interdire de se tenir à la disposition du public, en se déplaçant, le fiacre libre, dans les rues de la ville à la recherche de la clientèle. Au terme de la loi de l’époque, les propriétaires de fiacres se voyaient obligés de signer un contrat par lequel ils s’engageaient à respecter les stations de fiacres instaurées par la municipalité, en se voyant interdire de circuler dans les rues en quête de clients ».



    La présence croissante des transports publics de Bucarest s’est accompagnée de réglementations successives en 1845, 1847, 1850 et 1851. A une époque où l’on ambitionnait de faire de Bucarest une ville moderne, le code de la route était très strict. Adrian Crăciunescu:


    « Le règlement policier stipulait, dans son premier article, la préoccupation pour la régulation du trafic routier. Je cite: les rues et leurs trottoirs, de part et d’autre, faisant partie du domaine public, doivent être dégagés à tout moment, pour faciliter les communications. Il est donc totalement défendu de les encombrer de caisses, de paniers de marchandises ou de fleurs, d’étals, de chaises, de planches de bois, de briques ou de toute autre chose qui risquerait de perturber la circulation publique. En outre, rien ne doit dépasser la ligne formée par les façades des immeubles. Il est également interdit de passer en fiacre ou à cheval sur le trottoir ou d’attacher les chevaux devant les immeubles. Sauf en cas d’urgence, le stationnement des fiacres en tout genre dans les rues est lui aussi interdit. Pendant le bref stationnement autorisé, les fiacres se tiendront tout près des trottoirs. Si une file de carrioles se forme dans la rue, il faudra prévoir entre elles une distance minimale équivalant à l’espace qu’occuperaient un fiacre et ses chevaux.” Plus tard, on introduisit aussi le sens de circulation à droite. Un autre aspect relatif au trafic routier, précisé à l’article 11, concernait le transport ”des objets laids ou d’une malpropreté dégoûtante, tels les cuirs, les viandes de boucherie ou la cendre.” En plus, les carrioles les transportant devaient être couvertes de bâches. »



    A commencer par 1850, les transports publics de Bucarest s’alignent sur ceux des grandes villes européennes, en ce sens que l’on verra circuler dans les rues l’omnibus, le tramway tiré par des chevaux et le tramway électrique. Les évolutions dans l’économie, la mobilité de la main d’œuvre et le nouveau visage de la vie sociale, dans le contexte de l’apparition des transports publics et de la nouvelle identité urbaine, annoncent l’aube d’une époque florissante et constructive.


    (Aut.Steliu Lambru ; trad. Ioana Stancescu, Mariana Tudose)

  • Projets pharaoniques de l’économie communiste : les routes de montagne

    Projets pharaoniques de l’économie communiste : les routes de montagne

    Si vous empruntez la route nationale 7C, cest à hauteur de la commune de Bascov, département d’Argeş, que débute une des routes de montagnes les plus spectaculaires — sinon la plus spectaculaire — de Roumanie appelée Transfăgărăşan. Cette route traverse de part en part la chaîne des Carpates Méridionales, plus exactement le massif de Făgăraş, sur quelque 90 kilomètres, à plus de 2000 mètres d’altitude, pour aboutir à Cârţişoara, dans le département de Sibiu.



    La route Transfăgărăşan est la concrétisation d’une idée qui a hanté la pensée économique de Nicolae Ceauşescu dans les années ’70 : celle des routes de montagne. C’était une de ces bonnes idées qui donnent de mauvais résultats — tout comme beaucoup d’autres projets de l’économie communiste. Par leur coût exorbitant et leur faible rentabilité, ils ont constitué « le lourd héritage » légué au pays par le régime communiste.



    L’idée de construire une telle route est venue à Ceauşescu vers la fin des années ’60, après l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS, pour se matérialiser jusqu’en 1974. Ceauşescu pensait que les routes d’accès déjà existantes dans les Carpates Méridionales pouvaient être facilement bloquées. Craignant une invasion soviétique, il a ordonné la construction d’une route, particulièrement difficile, qui devait traverser les monts Făgăraş, à une altitude de 2042 mètres, à hauteur du lac Bâlea. Les travaux de construction ont été confiés aux troupes du génie de l’armée roumaine.



    A l’époque, Maxim Berghianu se trouvait à la tête du Comité d’Etat pour la planification, institution centrale de l’économie communiste. Interviewé au Centre d’histoire de la Radiodiffusion roumaine, Berghianu a expliqué qu’il n’avait pas approuvé ce projet grandiose. « Je m’y suis opposé pendant quatre ans à la construction de la route Transfăgărăşan, car c’était un investissement énorme qui n’apportait aucun bénéfice économique. Moi, je suis un montagnard et je savais qu’en juin-juillet, la couche de neige y mesure encore 5 à 6 mètres. Alors, à quoi bon cette route ? Elle est soumise à l’érosion, à la pluie et au gel, aux glissements de terrain… Qu’est-ce qu’elle apporte comme bénéfice ? Elle doit rester fermée 7 mois par an et durant les 5 mois qui restent, quel trafic accueillera-t-elle ? On a dit qu’elle était stratégique et là je n’ai plus eu d’arguments : « C’est que tu ne veux pas que nous puissions passer avec des chars depuis le compté d’Argeş jusqu’en Transylvanie ? » – me demandait-on. Et pendant 4 ans, j’ai entravé ce projet, mine de rien. Pourtant, ça n’a pas marché. Le projet avait été avancé par Vasile Patilineţ, qui était en charge de l’armée, de la Securitate, de la Justice et ainsi de suite et il a fini par avoir le dessus, car Ceauşescu agréait l’idée. »



    L’ambition de construire des routes de montagne ne s’arrêta pas là. La construction d’une autre route, parallèle à la première, un peu plus à l’Est, était également prévue. Maxim Berghianu raconte : « Patilineţ voulait en faire construire une autre, qui débute à Sâmbăta de Sus pour aboutir toujours au comté d’Argeş. Je l’ai calmé, car j’entretenais avec lui une relation amicale. Je lui ai dis : « Ecoute, ce pays va te maudire, les gens vont te maudire, pour avoir détruit la plus belle voie d’accès au Massif de Făgăraş. En plus, tu devras abattre une forêt entière située au bord d’une rivière rapide, de montagne, une splendeur. La route Transfăgărăşan — que nous gardons d’ailleurs fermée – ne te suffit pas ? Calme-toi ! » Et il n’est plus allé présenter ce projet à Ceauşescu. Pourtant, un jour, je descendais la montagne et j’ai vu que l’on était en train de couper la forêt, là-bas. Je me demandais : Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Je continue la descente et je me fais arrêter par quelqu’un qui me dit que l’on ne pouvait pas passer, car on faisait sauter les rochers à la dynamite. Et j’ai appris ainsi, par cet homme-là, que l’on construisait une route qui devait aboutir au comté d’Argeş, que le ministère forestier coupait la forêt et qu’à présent Patilineţ se trouvait à la tête de ce ministère. Alors je lui ai parlé et j’ai bloqué ce projet dont je n’avais pas connaissance. J’étais au courant de la route Trasfăgărăşan, dont j’avais bloqué la construction pendant 4 ans, en disant tantôt que l’argent manquait, tantôt que j’avais oublié et je ne sais quoi encore. Pourtant, Ceauşescu ne m’avait jamais obligé de l’introduire dans le plan d’investissements. Le projet avait été proposé par l’armée et par le ministère forestier. »



    Le projet des routes de montagne, d’autres idées économiques saugrenues, ainsi que l’approche reposant sur l’autarcie et le remboursement anticipé de la dette extérieure du pays ont mené, dans les années ’80, au collapse de l’économie communiste. Maxim Berghianu : “Le fait de ne plus allouer de fonds aux importations d’outillages et de pièces de rechange, voilà ce qui a ruiné l’économie. A cela s’est ajoutée l’ambition folle de Ceauşescu de rembourser avant l’échéance la dette extérieure, chose inouïe dans l’histoire du monde. Tout cela a abouti à l’effondrement de l’économie roumaine. On n’a donc plus importé de pièces de rechange pour les outillages modernes dont étaient équipées les industries chimique, métallurgique et autres. Bref, la liste des importations d’équipements et de techniques de pointe a été drastiquement raccourcie. Or, la révolution technique et scientifique fait que les outillages sont déjà obsolètes au bout de cinq ans. Le progrès plus rapide qu’aux XVIIIe et XIXe siècles imposait leur remplacement tous les 5 ou 6 ans, ce qui n’a pas été le cas chez nous. Et cela à cause du manque de fonds. Ceausescu avait fait des investissements contre-productifs, mégalomanes, qui ne généraient aucun revenu national. A défaut de ce revenu national, il était impossible d’allouer à la production élargie des fonds d’accumulation adéquats. Un cercle vicieux s’est donc installé : pas de reproduction élargie, pas de revenu national et par conséquent pas d’argent à faire circuler.”



    Le projet des routes de montagne a compté parmi les échecs de l’économie mise en place pendant le régime de Ceusescu, sur le modèle marxiste-léniniste. Une preuve de plus sur le bien-fondé de l’adage « le chemin qui mène à l’Enfer est toujours pavé de bonnes intentions ». (Trad. : Mariana Tudose, Dominique)

  • L’histoire de la presse roumaine. La presse étudiante des années 1970-1980

    L’histoire de la presse roumaine. La presse étudiante des années 1970-1980

    Soumise à un contrôle idéologique strict, la presse des années communistes a connu une évolution sinueuse, qui a coïncidé avec les périodes de transformation du régime lui-même. Dans les années 1950 et la première moitié de la décennie suivante, la rigidité et le dogmatisme du régime communiste ont imposé à la presse un ton militant, hystérique et agressif.



    Vers le milieu des années 1960, la presse allait changer de visage grâce à une idéologie moins contraignante. La pression idéologique et la censure n’ont pas disparu pour autant, mais les publications ont adopté un ton plus modéré. En outre, les auteurs des articles ont commencé à avoir un sens aigu du professionnalisme.



    La presse étudiante n’était qu’un pan de la presse centrale, dont elle a d’ailleurs imité le style. Le vent de libéralisation qui, au milieu des années 1960, soufflait notamment sur cette presse étudiante a permis de déceler les tendances de la nouvelle génération. De nouvelles revues, nettement supérieures aux précédentes sous l’angle de la qualité, voient le jour: Equinoxe, à Cluj, Alma Mater et Opinion estudiantine à Iaşi.



    Constantin Dumitru, qui a été adjoint au rédacteur en chef de cette dernière publication, créée en 1974, se rappelle des aspects de la réforme de la presse étudiante. « Les débuts de la presse étudiante remontent à 1968. Et ce n’est pas par hasard, car c’est une date fort importante pour la Roumanie. Certes, des formes d’expression de cette presse existaient déjà quatre ans auparavant, mais dans la variante « kolkhoze », c’est-à-dire de gazette du type la faucille et le marteau”. La vraie presse étudiante s’épanouit à compter de 1968 et ce grâce à l’autorisation du Comité central et de Ceauşescu. Il a voulu savoir ce que pensaient les Roumains dans ce contexte précis. Ce fut donc une sorte d’expérimentation. Ceauşescu était conseillé par des professionnels. Ce moment de liberté de la presse communiste, je l’ai vécu moi-même. Pourtant, on n’a pas pu l’expérimenter sur un journal comme Scânteia, car c’était aberrant. »



    Constantin Dumitru a également évoqué le rôle de la Direction de la presse: « La Direction de la presse — tel était le nom de l’institution de censure. Elle était composée de personnes spécialisées dans le décryptage des texte, capables de lire entre les lignes, d’identifier les aspects qui, directement ou indirectement, de manière subliminale, portaient atteinte aux intérêts politiques du communisme. Malheureusement, cette institution était peuplée, à quelques exceptions près, d’imbéciles convaincus que le mot subliminal était de toute façon dangereux pour le communisme. Je me souviens comment nous autres, étudiants, nous nous moquions d’eux avec un humour fou. Nous avons par exemple publié une poésie de Miron Blaga. Comme l’individu de la Direction de la presse avait du mal à comprendre le titre, je lui ai dit qu’il renvoyait à Danubius, à Donaris. « Ah, oui, m’avait-il lancé, je vois, on y parle du Danube ». Ainsi se fait-il que l’on autorisa la publication du poème. Bref, nous nous plaisions à tromper leur vigilance, ce qui n’était pas si difficile que ça, car nous avions affaire à des sots, à des incultes. »



    Le régime communiste a trouvé une mesure perfide pour s’acquitter de ses obligations. Il a décidé de passer la responsabilité de la censure aux éditeurs en chef. Des dérapages, parfois assez graves, n’ont pas tardé à se produire. Constantin Dumitru: « Le parti communiste a adopté une mesure géniale. Moi, j’ai vécu la censure dès le début de ma carrière journalistique, vers mes 18 ans. Et puis, voilà qu’un beau jour, le Parti communiste décide de l’abolir. On nous a tous réunis – rédacteurs en chef et adjoints aux rédacteurs en chef – et on nous a dit: camarades, à partir d’aujourd’hui, la censure n’existe plus! Qu’est-ce qu’on a pu être heureux! Mais, tout d’un coup, ils nous ont dit: à partir de ce moment, la censure, c’est vous! Adieu la joie! A l’époque, le mot du chef était décisif, personne ne le contrôlait, sauf en cas d’erreur évidente. Que Ceausescu n’apparaisse pas en photo un navire derrière lui, où qu’il ne soit pas chauve ou borgne. Et pourtant, de petites erreurs continuaient à nous échapper. Je me rappelle la visite en Roumanie d’un chef d’Etat français qui était très grand et qui a été accueilli à l’aéroport par Ceausescu. La photo était ridicule. Ceausescu, plus petit, son chapeau à la main, se tenait près de l’autre qui était très grand. Alors, on a décidé de coiffer Ceausescu d’un deuxième chapeau, mais on a oublié d’enlever celui qu’il tenait à la main. Le journal Scanteia a publié donc une photo de Ceausescu muni de deux chapeaux: l’un sur la tête, l’autre à la main. Un incident suite auquel plusieurs camarades ont été virés. La bêtise remplaçait souvent la liberté. Sans vouloir forcément nous révolter, il nous arrivait parfois de faire des erreurs stupides ».



    A en croire Constantin Dumitru, malgré la censure de l’époque, on pouvait faire de la presse dans des conditions décentes grâce surtout aux journalistes qui assumaient leurs responsabilités: « Je n’ai jamais fait de propagande, du temps où je travaillais pour Opinia studenteasca. Mes éditos, je pourrais les faire publier de nos jours encore et franchement, je pense qu’ils sont mieux écrits que ceux de la presse actuelle. Bien sûr, ça dépendait beaucoup du talent de bien jouer avec les mots. Le journal Echinox avait, lui aussi, de bons éditoriaux. Il faut dire que certains journalistes faisaient de leur édito une sorte de façade leur permettant de se cacher derrière pour exprimer leurs opinions. Normalement, les éditos servaient à se prosterner aux pieds du régime et à saluer ses dirigeants. Pourtant, la presse estudiantine a réussi à y échapper. L’Opinia studenteasca que j’ai dirigée de 1974 à 1975 n’a fait paraître aucun éditorial de propagande. Pas un seul mot en ce sens, pas une seule louange. Vous voyez, ce n’était pas impossible! »



    La presse des années 1970-1980 a été représentative pour la société de l’époque, sous tous ses aspects: politique, économique, social et culturel. L’histoire en parle comme d’un triste épisode d’un régime détestable sous lequel la société avait des attentes différentes que celles qui lui étaient proposées. (trad. Mariana Tudose, Ioana Stancescu)

  • L’économie roumaine sous le règne du roi Carol Ier

    L’économie roumaine sous le règne du roi Carol Ier

    Carol Ier, membre de la famille princière de Hohenzollern-Sigmaringen, souverain des Principautés Unies de Roumanie, à compter de 1867, proclamé roi de Roumanie le 10 mai 1881, est considéré comme la personnalité la plus marquante entre toutes celles qui ont dirigé le pays tout au long de son histoire. C’est pendant son règne de 48 ans que la Roumanie a acquis son indépendance, qu’elle est devenue monarchie constitutionnelle et que les bases de l’Etat roumain moderne ont été jetées.



    Sur le plan intérieur, Carol Ier a été un facteur d’équilibre, qui a instauré un climat de discipline et de rigueur, digne du descendant d’une vieille famille royale, élevé dans l’esprit prussien. Carol Ier a également soutenu la modernisation de l’économie d’un pays qui, au milieu du XIXe siècle, fonctionnait encore comme une société médiévale. C’est donc cet esprit germanique en matière d’organisation que le roi Carol Ier imprima au demi-siècle couvert par son règne et auquel nous devons la modernisation accélérée de la Roumanie. Grâce à son habileté politique exceptionnelle, le monarque allait faire alterner les gouvernances libérales et conservatrices, de sorte qu’aucun des deux camps ne parvienne à miner son autorité.



    A peine arrivé au pays, Carol 1er démarre une importante réforme monétaire, en mettant en circulation la monnaie nationale, le leu. Ainsi se fait-il que la Roumanie impose sa propre monnaie en 1867, alors qu’elle n’était pas encore indépendante. Dans un premier temps, les pièces étaient frappées en métal. Ce n’est qu’en 1880, date à laquelle allait être créée la Banque nationale, que l’on émet aussi des billets. Avec l’aide de cette banque et des capitaux privés, le nombre des institutions financières roumaines ira en croissant ; au début du 20e siècle, on en recensait déjà 24, auxquelles sont venues s’ajouter 20 autres avant 1914.



    Pendant le règne de Carol Ier, l’économie roumaine était essentiellement agricole. Plus de la moitié des paysans possédait des terrains agricoles de moins de 5 hectares, alors que pour subvenir aux besoins d’une famille, il en aurait fallu jusqu’à 10 hectares. C’est justement pour soutenir l’agriculture en ces temps troubles que l’on a vu apparaître et se développer les “banques populaires”. Leur essor est dû notamment au fait qu’elles étaient dirigées par les habitants des lieux, lesquels connaissaient bien les conditions économiques locales et les débiteurs. La majeure partie de la production agricole était assurée par les grands propriétaires fonciers et destinée à l’exportation. Sur les 40 premières années du règne de Carol Ier, la production agricole du pays s’est multipliée par 6.



    L’industrie a elle aussi pris son envol. L’extraction et le raffinage du pétrole connaissent un essor particulier, tandis que le nombre des fabriques des industries textile et agroalimentaire a doublé. Pourtant, l’influence des capitaux étrangers n’a pas tardé à entraîner la polarisation de l’industrie dans certaines régions du pays, au détriment du reste du territoire qui est ainsi à la traîne du progrès industriel. Les Allemands contrôlaient l’industrie à hauteur de 35%, suivis par les Britanniques – 25%, les Néerlandais – 13%, les Français – 10% et les Américains – 5,5%. La part des capitaux roumains y était de seulement 5,5%. C’est entre 1903 et 1914 que voit le jour la majorité des grandes compagnies. Elles allaient dominer l’industrie pétrolière de Roumanie jusqu’à l’éclatement de la Seconde Guerre Mondiale.



    Pour davantage de détails, nous avons invité Alin Ciupală, maître de conférences à la faculté d’histoire de l’Université de Bucarest: « Durant le règne du roi Carol Ier, l’économie roumaine est une économie agraire, telle qu’elle l’avait été avant 1866. Et elle restera agraire aussi à l’entre-deux-guerres. Pourtant, des changements ont lieu. Vers la fin du 19e siècle, plusieurs ressources naturelles importantes commencent à être exploitées, notamment le pétrole. Celui-ci a constitué pour la Roumanie une chance extraordinaire et le début de son exploitation a fait venir en Roumanie les plus grandes compagnies pétrolières au monde : allemandes, néerlandaises, américaines et britanniques. Le pétrole allait changer le visage de la Roumanie puisque suite à son exploitation conjointement par l’Etat roumain et les compagnies étrangères, des sommes importantes d’argent sont entrées en Roumanie. Le gouvernement du pays a utilisé ses fonds notamment dans la construction de l’infrastructure qui manquait terriblement. La première grande loi censée encourager le développement de cette branche économique en Roumanie a été promulguée en 1887. Cependant, malgré ces nombreuses nouveautés, avant la Première Guerre mondiale, l’économie roumaine est une économie agraire, les principaux revenus étant fournis par l’exploitation de la terre. Il existe aussi un problème social important parce que le monde rural est dominé par l’existence des grands propriétaires terriens. C’est pourquoi le développement de l’agriculture a été plutôt lent parce que l’intérêt de réaliser des investissements majeurs dans ce secteur était plutôt réduit, vu que les propriétaires disposaient d’une main d’œuvre très bon marché. »



    Les villes roumaines ne pouvaient pas absorber la population excédentaire, comme ce fut le cas dans les pays européens fortement industrialisées, parce que la Roumanie ne disposait pas d’une industrie solide. La pression sociale ne cessait d’augmenter, provoquant en 1907 un mouvement social sans précédent : une révolte des paysans qui a révélé au monde entier les échecs de ce règne. Elle a éclaté moins d’une année après l’inauguration de l’exposition jubilaire de 1906, qui devrait montrer à l’Europe les progrès enregistrés par l’économie roumaine pendant le règne du Roi Carol Ier. (trad.: Mariana Tudose, Alex Diaconescu)

  • L’arbitrage de Vienne

    L’arbitrage de Vienne

    Durant les années ’40 du siècle dernier, la Roumanie a promu une politique extérieure susceptible de garantir l’intégrité de ses frontières. En 1938, l’Allemagne commence à s’affirmer comme une puissance qui a un mot de plus en plus important à dire en Europe, alors que la France et le Royaume Uni mènent une politique défensive.



    Aussi, la Roumanie se rapproche-t-elle de l’Allemagne, la seule à pouvoir garantir ses frontières. Ce rapprochement est pourtant plutôt tardif, après la capitulation de la France, pendant l’été 1940. La Hongrie et la Bulgarie, Etats déjà alliés de l’Allemagne, qui revendiquaient des territoires roumains, ont profité de leur position favorable pour satisfaire leurs prétentions.



    Gheorghe Barbul a participé aux négociations de 1940, suite auxquelles la Roumanie a dû céder le Nord de la Transylvanie à la Hongrie. Dans une interview accordée en 1995 au Centre d’histoire orale de la Radiodiffusion roumaine, il se rappelle les circonstances de ce rapprochement avec l’Allemagne: « Il existe une lettre d’Hitler, du 15 juillet 1940, par laquelle il répondait à une lettre du roi Carol, par laquelle celui-ci lui offrait l’amitié de la Roumanie. Ensuite il parle de questions territoriales, affirmant qu’à une époque où la Roumanie avait une très bonne position, elle avait annexé des territoires des pays voisins.


    A présent, que la Roumanie n’avait plus la même force, Hitler jugeait normal de négocier un arrangement entre la Roumanie et la Hongrie d’une part et entre la Roumanie et la Bulgarie de l’autre. La Bessarabie, nous l’avions déjà perdue. Et Hitler affirmait que si l’on ne trouvait pas cet arrangement, si l’on n’aboutissait pas à une entente, l’Allemagne allait se désintéresser de ce qui se passe dans le sud-est de l’Europe, car elle était assez puissante pour n’avoir besoin de rien, même pas de notre pétrole. C’était une sorte d’ultimatum. Autrement dit — affirmait Hitler — si vous refusez de négocier avec vos voisins, vous vous débrouillerez tout seuls.


    Or, il n’y avait pas que la Hongrie et la Bulgarie, il y avait surtout l’inimitié de la Russie. La situation était très difficile. »



    Dans ce contexte, la Roumanie se déclare prête à entamer des négociations avec la Hongrie et la Bulgarie. Les pourparlers roumano-hongrois allaient s’ouvrir le 16 août 1940, à Turnu Severin. La délégation roumaine était dirigée par Valer Pop. La délégation hongroise a exigé à un territoire de près de 70.000 km², dont la population se montait à près de 4 millions d’habitants.



    Le secrétaire de la délégation roumaine participante à ces négociations, Gheorghe Barbul, se rappelle : « Nous étions installés sur un bateau qui mouillait dans le port de Turnu Severin et nous nous rendions à la préfecture ou à la mairie pour les discussions avec les Hongrois. La délégation hongroise avait à sa tête le comte Hory.


    Les discussions ont duré 3 ou 4 jours et chaque jour, les choses se déroulaient de la même façon Les Hongrois demandaient : « Quels territoires êtes-vous disposés à nous céder ? » A cette question, le chef de la délégation roumaine, Valer Pop, répondait toujours : «Ce n’est pas une question territoriale que la Roumanie et la Hongrie doivent résoudre, c’est une question de nationalités. Nous cédons le territoire qui s’avérera nécessaire pour l’échange de population qui devrait être réalisé entre la Roumanie et la Hongrie. » Autrement dit, les Magyars vivant au centre de la Transylvanie ou ailleurs devaient être déplacés à notre frontière ouest, dans la contrée de Crişana, et des Roumains allaient être emmenés là où vivaient ces Magyars.


    Voilà la thèse roumaine, que les Hongrois n’acceptaient pas et retournaient le lendemain pour poser la même question : « Quels territoires nous cédez-vous ? » Et Valer Pop leur faisait la même réponse. Ensuite, il se retirait avec Hory dans une chambre voisine. Nous étions installés à deux tables situées l’une en face de l’autre, les Hongrois d’un côté, les Roumains de l’autre, et nous discutions. Les négociations de Turnu Severin n’ont mené à rien, aussi ont-elles été interrompues. »



    Mécontente de l’échec de cette rencontre, la Hongrie a demandé à l’Allemagne et à l’Italie d’intervenir pour désamorcer le conflit. Le 26 août 1940, les ministres allemand et italien des Affaires étrangères, Ribbentrop et Ciano, adressent une invitation aux deux parties en vue d’une médiation.



    Convoquée à Vienne, à la rencontre avec les représentants de la Hongrie, la Roumanie y allait être représentée par son ministre des Affaires étrangères, Mihail Manoilescu, pour de nouvelles négociations. Gheorghe Barbul: « Des négociations, il n’y en a pas eu. Manoilescu, qui s’est trouvé à la tête de notre délégation, s’est vu présenter la nouvelle carte de la Roumanie — ce qui lui provoqua une syncope. On fit venir vite un médecin autrichien, qui mesura sa tension artérielle. Il n’y avait plus rien à faire — sauf annoncer Bucarest, qui a hésité à approuver cette décision. L’approbation de Bucarest s’est longtemps fait attendre.


    Entre temps, les Allemands insistaient, affirmant qu’il y avait une entente entre les Soviétiques et les Hongrois, qui envisageaient de déclencher une action militaire commune contre nous si l’arbitrage de Vienne échouait. Le bruit courait que les Russes avanceraient jusqu’à l’est des Carpates et les Hongrois pénétreraient profondément en Transylvanie.


    Le 24 août déjà les Allemands nous annonçaient que des troupes soviétiques étaient massées le long de la rivière Prut. Cela pouvait être vrai, pourtant, même aujourd’hui on ignore si ce fut un chantage ou une réalité. »



    Irrités par le refus de la Roumanie de résoudre ce différend, Ribbentrop et Ciano ont averti Manoilescu qu’un nouveau refus allait avoir des conséquences très graves pour la Roumanie. Le Conseil de la couronne réuni à Bucarest accepta, avec 19 votes pour et 10 contre, l’arbitrage de l’Axe.



    Le lendemain, au palais du Belvédère de Vienne, les 4 délégations ont conclu l’acte d’arbitrage par lequel la moitié nord de la Transylvanie était attribuée à la Hongrie. 4 années plus tard, suite à des négociations encore plus dures, le Nord de la Transylvanie allait réintégrer la mère patrie, la Roumanie. (trad. : Dominique)

  • La presse estudiantine dans la Roumanie communiste

    La presse estudiantine dans la Roumanie communiste

    Instrument de propagande du régime communiste, la presse a été pour ce dernier une des principales préoccupations. C’était un domaine strictement soumis à la censure. La Direction générale de la presse et des publications avait pour mission de contrôler et de superviser tout ce qui était destiné au public. Cet organisme était subordonné au Comité Central du Parti Communiste Roumain.



    Malgré ce contrôle rigoureux, certains écarts par rapport à la politique officielle ont toujours existé, même s’ils n’ont pas été de nature à affaiblir le régime. Pourtant, l’obsession du danger que pouvait représenter la lettre écrite était si forte que l’on accordait à ces déviations plus d’attention qu’elles ne méritaient et les coupables étaient trop sévèrement punis pour leur insoumission. Ce fut le cas de la revue estudiantine « Amphithéâtre », publiée par l’Union des associations des étudiants communistes de Roumanie. L’adjoint au rédacteur en chef de cette revue, Constantin Dumitru, se rappelle comment la diffusion d’un de ses numéros fut interdite en raison de la présence, dans ses pages, de plusieurs poèmes écrits par Ana Blandiana et que l’on avait considérés comme des attaques dirigées contre le régime communiste.



    Constantin Dumitru: « Cela s’est passé en décembre 1984. En lisant les poèmes d’Ana Blandiana, j’eus une réaction instinctive. J’ai su que ces poèmes ne pouvaient être publiés. Une fois cette première réaction passée, je me suis dit: mais au fond pourquoi ne seraient-ils pas publiés ? Et j’en ai approuvé la publication. J’ai présenté le numéro de la revue à l’Association des étudiants communistes de Roumanie. Car ce n’était pas à nous d’approuver la publication de la revue. Lorsque la Direction de la presse a cessé d’exister, le feu vert était donné par les organismes centraux chargés du contrôle des publications, à savoir le Comité central de l’Union de la jeunesse communiste et le Conseil des associations des étudiants communistes de Roumanie. Nous, les rédacteurs en chef et adjoints, étions censés uniquement approuver, un à un, les articles qui nous étaient proposés. La publication, dans son ensemble, devait être soumise à une autre autorité, car les cadres du parti ne nous faisaient plus confiance, parce que nous étions des journalistes et nous pouvions faire des bêtises. Alors, il fallait que quelqu’un d’autre voie la revue avant sa publication. Moi, j’étais adjoint au rédacteur en chef de la revue « Amphithéâtre »; j’étais membre du Comité Central de l’Union de la Jeunesse Communiste et membre du Bureau du Conseil de l’Association des étudiants communistes de Roumanie, car — pour appeler les choses par leur nom — on ne pouvait occuper un poste de rédacteur en chef sans faire partie de la nomenklatura. La poétesse Constanţa Buzea, première épouse du poète Adrian Păunescu, se trouvait à la tête de la Section poésie. Tout ce qu’elle a fait, c’était d’approuver la publication de ces poèmes. Grigore Arbore était en charge du numéro respectif, mais c’est moi qui ai donné l’aval. »



    La revue « Amphithéâtre » était publiée en 7.000 exemplaires. 3.000 étaient distribuées dans les kiosques, un millier sous forme d’abonnements et 3.000 autres, payés par l’Union des Associations des étudiants communistes de Roumanie, étaient répartis dans les foyers estudiantins.



    Constantin Dumitru se rappelle comment le scandale a éclaté: « Je vais chez un ami plasticien, dans la mansarde Nifon, qui abritait quelques ateliers. Une fois là je n’arrive pas à m’abstenir de me vanter. Je lui montre directement les formes d’impression et je lui dis : « Voilà ce que j’ai fait », sans savoir qu’il travaillait pour la Securitate. Je m’étais donc dénoncé tout seul. C’est aussi la raison pour laquelle ils m’ont destitué, je me suis vanté que c’était moi qui avais donné l’aval. Et puis, ce qui devait arriver est arrivé. Moi, je suis parti à la montagne où j’ai appris que plusieurs réunions avaient lieu pour décider de mon limogeage, de mon exclusion générale. Une fois rentré à Bucarest, un collègue me donne un coup de fil pour me dire que je n’étais plus son chef et que je ne figurais désormais nulle part. Pendant plusieurs mois, c’était grâce à Radio Free Europe que j’apprenais les décisions qui me concernaient. Je fus licencié et exclu du parti le 15 janvier 1985. Je n’ai eu pas d’emploi pendant 3 mois. Je fus convoqué et embauché contre mon gré à la revue « La protection du travail ». Mon épouse qui était enceinte s’est vu destituer elle aussi. Elle devait payer d’une façon ou d’une autre. Au fond, j’avais un contrat que je n’avais pas respecté. Mais je ne me suis pas lamenté alors et je ne le fais aujourd’hui non plus. J’avais un salaire très grand, un chauffeur, une secrétaire, le tout pour apprécier le camarade Ceausescu. Et moi, je ne l’ai pas apprécié comme il fallait. J’ai depuis appris ma leçon quand il s’agit d’apprécier les politiciens. »



    Comme à l’époque personne ne pouvait être au chômage, Constantin Dumitru s’est vu embaucher par une revue ayant comme profil la protection du travail dans l’industrie, sans pour autant détenir une fonction dirigeante. Quelles ont été les répercussions du retrait de ce numéro de la revue « Amphithéâtre » ?



    Constantin Dumitru : «A l’époque, les photocopies n’étaient pas à la portée de tout le monde, comme c’est le cas aujourd’hui. Beaucoup de personnes devaient donner leur aval. Les photocopieurs faisaient l’objet d’une très stricte surveillance. J’ai été choqué d’apprendre plusieurs années plus tard, d’un officier de la Securitate, que 5-6000 copies avaient été faites aux poésies en question. Ce qui veut dire que le tirage de la revue avait été refait, il avait ainsi pratiquement doublé. Comme tant d’officiers de la Securitate ont dressé un nombre si grand de rapports, il était pratiquement impossible que Radio Free Europe ne soit pas au courant. Cette radio a d’ailleurs diffusé les poésies, mais uniquement après ma destitution. D’un certain point de vue, les communistes ont fait une erreur. S’ils n’avaient pas provoqué un si grand scandale, le fait serait passé inaperçu. « Je crois que nous sommes un peuple végétal, qui a vu un arbre se révolter ? » c’est là un fragment de la poésie en question. Elle était belle ».



    Après 1989, Constantin Dumitru a eu l’occasion de rencontrer l’auteure des poésies ayant entraîné sa destitution: «Aussi étrange que cela puisse paraître, je ne connaissais pas Ana Blandiana. J’avais fait publier quelques-uns de ses textes, mais je ne la connaissais pas personnellement. Elle, n’en a pas été punie, moi si. Son volume « Motanul arpagic » est d’ailleurs paru un peu plus tard aux Editions Ion Creanga et d’autres personnes ont été destituées. En 1990, j’ai rencontré le poète Mircea Dinescu au siège de l’Ambassade des Etats-Unis et il m’a dit : « Eh mec, regarde, c’est Ana Blandiana, ton amie. Il ne croyait pas que je ne la connaissais pas. Et il s’est adressé à Ana Blandiana en lui disant que c’était moi la personne qui avait fait publier sa poésie dans la revue « Amphithéâtre ». Et Ana Blandiana a eu une réplique que j’admire de tout cœur « C’est son affaire à lui! ». Et je me suis rendu compte que c’était en effet mon affaire à moi. Moi, j’avais fait mon devoir et je soupçonne qu’elle avait fait de même ».



    Constantin Dumitru a appris une leçon qui allait profiter à d’autres aussi. Quand on dit la vérité, aussi désagréable qu’elle soit, aucun prix n’est trop élevé à payer car la récompense sera sur mesure. (trad. : Dominique, Alexandra Pop)

  • Prisonniers roumains en Union Soviétique après la deuxième guerre mondiale

    Prisonniers roumains en Union Soviétique après la deuxième guerre mondiale


    Le nombre de prisonniers roumains en Union Soviétique après la deuxième guerre mondiale est difficile à connaître avec exactitude. Jusqu’au 23 août 1944, date à laquelle la Roumanie a rejoint les Alliés, 165.000 militaires roumains ont été portés disparus, la plupart tombant prisonniers.



    Après le 23 août, les Soviétiques ont désarmé 100.000 militaires roumains. Selon les sources officielles soviétiques — qui sont à considérer avec réserve — 50.000 prisonniers roumains se trouvaient encore dans les camps de l’URSS en 1946. L’histoire de ces gens, pour la plupart perdus dans l’immense espace soviétique, on ne pourra peut-être jamais l’écrire dans ses moindres détails. Bien que les archives soviétiques soient accessibles, la vaste quantité de documents, dont certains attendent d’être déclassifiés, rend le travail malaisé.



    Les historiens roumains tâchent de récupérer le plus d’information possible. Parmi eux, Vitalie Văratec, auteur du livre « Prisonniers de guerre en Union Soviétique. Documents 1941 — 1956 ». Il nous parle des difficultés de son travail dans les archives de Moscou. « De nos jours, nous ne pouvons même pas établir le nombre exact de prisonniers roumains. Dans le langage des documents de l’époque, on parle de « disparus ». Si ces gens-là ont dû forcer un obstacle, passer une rivière, par exemple et sont tombés dans l’eau, on ignore ce qu’ils sont devenus. Un de mes collègues, avec lequel j’ai travaillé à la rédaction de ce livre, a essayé de reconstituer la liste des soldats morts au combat à Ţiganca et il m’a dit que même à ce jour on ne sait pas combien sont morts, combien sont tombés prisonniers et combien ont été portés disparus. Ils figurent tous dans la catégorie des disparus et personne ne sait rien sur leur sort. Et cela rien qu’à cet endroit. Qu’est-ce qui a pu encore arriver au passage du Dniepr ou à Stalingrad ? »



    Le statut accordé aux prisonniers roumains — et à ceux d’autres nationalités, d’ailleurs — découlait de l’interprétation soviétique du droit international concernant les personnes capturées suite aux conflits. Vitalie Văratec. « En Union Soviétique, les prisonniers de guerre ont eu un autre statut, généralement conforme à celui établi par la Convention de Genève, en 1929. Pourtant, il y avait aussi des différences, compte tenu du traitement appliqué par l’Etat soviétique aux officiers, car le principe de la lutte de classe était promu officiellement. En Union Soviétique, l’utilisation des prisonniers de guerre pour des travaux était, elle aussi, interprétée différemment. Si la Convention stipulait que les prisonniers ne pouvaient être utilisés dans l’industrie militaire et dans tout domaine lié aux intérêts de l’armée, en Union Soviétique on ignorait cette prévision. D’ailleurs, dans l’Allemagne nazie, c’était pareil. »



    Le régime le plus dur pour les prisonniers des camps soviétiques fut celui alimentaire. Selon Vitalie Văratec, malgré les immenses pressions idéologiques exercées par le régime, les médecins soviétiques ont affirmé que le traitement des prisonniers ne respectait pas les nécessités vitales de l’être humain. « De nombreux prisonniers sont morts de faim. Les historiens russes ont accordé beaucoup d’attention à cet aspect. Un chercheur de Volgograd, le docteur Sidorov, a même publié un gros livre sur la ration alimentaire des prisonniers pendant la guerre. La diminution de celle-ci, notamment en 1942, a coûté des milliers de vies humaines. L’Etat soviétique se trouvait dans une situation économique extrêmement difficile, étant obligée d’importer de grandes quantités de céréales des Etats-Unis et il ne pouvait pas se permettre d’assurer la ration alimentaire minimale des prisonniers. Le nombre de prisonniers ayant beaucoup augmenté pendant les premiers mois de 1943, notamment après la bataille de Stalingrad, les médecins ont demandé une expertise. Malgré le régime de l’époque en Union Soviétique, devant lequel tout citoyen tremblait, il y a eu des médecins soviétiques qui ont affirmé que la quantité d’aliments prévue officiellement pour un prisonnier ne pouvait pas assurer une vie normale. En calculant le nombre de calories que les prisonniers recevaient, ils ont constaté qu’elles leur auraient à peine suffi pour survivre s’ils se tenaient immobiles, étendus sur un lit. Or, ils étaient forcés à travailler. »



    La vie des prisonniers dans les camps soviétiques était horrible. Pourtant, malgré l’avenir sombre qui les attendait, ils ont continué d’espérer et d’entreprendre quelque chose pour survivre. Vitalie Văratec. « J’ai vu des statistiques sur le nombre de prisonniers morts ou malades. Pourtant, il y a une autre statistique, très intéressante, sur les évadés. Y figurent les noms des évadés ainsi que des informations sur ceux qui ont été capturés et sur ceux qui ne l’ont pas été. 3,2% des évadés n’ont pas été capturés et la plupart d’entre eux ont été des Roumains. Je me suis demandé pourquoi. Une chercheuse italienne tâche de répondre à cette question et elle parle d’une « mafia roumaine » parmi les prisonniers de guerre en Union Soviétique. Il est vrai que le premier grand lot de prisonniers, de plus de 30 mille hommes, a été constitué de Roumains, de ceux qui avaient participé à la bataille de Stalingrad. J’ai également trouvé des témoignages de civils. Une femme âgée racontait, par exemple, que le matin, lorsqu’elle passait à proximité du camp, en route vers l’école, elle s’arrêtait près de la clôture de barbelés et regardait les rangs de prisonniers de guerre. Les Roumains se signaient pieusement, alors que les Allemands les pointaient du doigt en pouffant de rire. Alors, je me suis rendu compte que les Roumains se sont adaptés plus facilement à ces conditions extrêmement dures, grâce à leur foi et à leurs principes chrétiens, orthodoxes, qui leur ont permis, entre autres, de mieux s’entendre. »



    Les pertes humaines enregistrées par la Roumanie en URSS à travers ses prisonniers n’ont jamais été récupérées. (Trad. : Dominique)

  • 70 ans depuis la déportation des Juifs du nord de la Transylvanie

    70 ans depuis la déportation des Juifs du nord de la Transylvanie

    Le 19 mars 1944, Hitler ordonnait à l’armée nazie d’occuper la Hongrie et faisait installer à grands renforts un nouveau gouvernement porté par le Parti des Croix fléchées, de la mouvance fasciste et antisémite. De son nom de code « Margaret », cette opération avait été conçue par le Reich afin d’éviter une éventuelle sortie précipitée de la Hongrie de la conflagration, comme cela avait été le cas pour l’Italie en 1943. Un plan similaire d’occupation de la Roumanie devait également être mis en œuvre — l’ambassadeur hitlérien à Bucarest, Manfred von Killinger, avait déjà sur son bureau l’opération « Margaret II »…



    L’arrivée au pouvoir des Croix fléchées dirigées par Ferenc Szálasi a provoqué une vague massive de persécutions antisémites dans le nord de la Transylvanie, occupée alors par la Hongrie en vertu de l’arbitrage de Vienne du 30 août 1940. Selon les sources, en seulement quatre mois, de mai à octobre 1944, 150 à 200 mille Juifs ont péri dans les camps de concentration nazis. Une quinzaine de milliers d’entre eux avaient déjà été déportés entre 1941 et 1944. Au cœur de la Hongrie, des centaines de Juifs ne sont même pas arrivés dans les camps d’extermination, étant sommairement exécutés et jetés dans le Danube.



    70 ans sont passés depuis les premières persécutions antisémites du nord de la Transylvanie. La population magyare et roumaine des lieux tentait tant bien que mal d’aider, voire de cacher, ces opprimés. En 1941, Gheorghe Moldovan était élève à Brasov, région administrée toujours par Bucarest. En 1997, il a raconté au Centre d’histoire orale de la Radio roumaine comment une organisation de défense des Juifs avait vu le jour : « Après que la Transylvanie du nord est passée à la Hongrie, la maison du prêtre Macavei de Blaj a accueilli plusieurs réfugiés de Gherla, dont le professeur Mihali Semproniu et son épouse Natalia. Nous habitions tous le même immeuble, au centre de Brasov. C’était des gens extraordinaires, de bons patriotes qui avaient créé une association. Ils aidaient les Juifs de la Transylvanie devenue hongroise et de Roumanie. C’est le professeur Semproniu qui dirigeait cette association et je m’y investissais aussi. J’étais celui qui se rendait chez des familles juives pour les convoquer aux réunions, organisées régulièrement. Je visitais les Veiss, Grun, Holtzinger et Menden. D’autres personnes allaient informer les autres familles car il y en avait un certain nombre. Les gens se réunissaient notamment chez le professeur Semproniu, et parfois ailleurs ».



    Les organisateurs passaient la frontière pour rester en contact avec ceux qui avaient besoin d’aide. Parmi les petits succès de l’organisation, il convient de mentionner la protection des Juifs de Roumanie, victimes des persécutions raciales. Gheorghe Moldovan. « Le prêtre Macavei était, à l’époque, le représentant de notre pays à Budapest, car nous n’y avions pas d’ambassade. Il dirigeait un groupe de prêtres, qui recueillait des informations relatives à la situation des Roumains et des Juifs de la Transylvanie occupée. Un Juif du nord de la Transylvanie, dont j’ignorais le nom, venait à Blaj. Il passait clandestinement la frontière pour rejoindre le professeur Mihali et les autres. Ils aidaient les Juifs venant de Hongrie à entrer en Roumanie, d’où ils partaient ensuite pour Israël ou ailleurs, en quête de liberté. Ce groupe a fonctionné de 1940 à 1948. Les Juifs de Blaj étaient assez nombreux. Ils avaient aussi une synagogue. Comme ils étaient protégés par cette association, rien de mal ne leur est jamais arrivé. Ils ont pu travailler tranquillement, sans être déportés ni envoyés dans les camps de travaux forcés. Le professeur Mihali surtout était très actif. Il venait en aide à quiconque en avait besoin. Aux cotés du prêtre Macavei, il intervenait auprès de toutes les autorités, à Blaj ou dans les localités avoisinantes. C’est ainsi qu’il est parvenu à épargner à ces gens tout malheur, toute forme d’oppression. Son activité fut très intense. Madame Mihali se rendait dans le nord de la Transylvanie. Elle avait échangé la maison qu’elle possédait à Gherla contre une propriété à Bucarest. Chaque fois qu’elle venait à Sângeorgiu de Pădure, pour des cures, elle prenait contact avec les Juifs du nord de la Transylvanie et les aidait, si besoin était. »



    Gheorghe Moldovan a eu la chance de rencontrer un personnage légendaire, à savoir le diplomate suédois Raoul Wallenberg, le sauveur de milliers de Juifs de Hongrie qu’il a fait entrer en Roumanie. « Il les a tout d’abord sauvés de la déportation. Les Juifs des autres coins du pays étaient envoyés derrière le front, dans les camps de concentration, pas dans des camps d’extermination. Pour ceux du nord de la Transylvanie, l’enjeu consistait à leur éviter les camps d’extermination d’Auschwitz ou d’ailleurs. On organisait donc des passages clandestins de la frontière. J’ai moi-même fait la connaissance de cet homme, qui nous a maintes fois rendu visite et qui m’a remercié personnellement. A en juger d’après les descriptions que j’ai pu lire, c’était bien lui, Wallenberg. Un homme de haute taille, extraordinaire et très courageux. »



    Le calvaire des Juifs du nord de la Transylvanie allait prendre fin le 25 octobre 1944, lorsqu’elle fut libérée par les armées soviétique et roumaine. C’était le début d’un long chemin de retour à la dignité de l’être humain. (Trad. : Andrei Popov, Mariana Tudose)


  • Le règne de Constantin Brancovan

    Le règne de Constantin Brancovan

    Le règne de Constantin Brancovan (1688-1714) a été plutôt long et stable, chose inattendue pour une époque historique trouble, caractérisée par de nombreux changements au plus haut niveau des Principautés roumaines. Hormis les réformes qu’il a initiées en Valachie et l’essor de la culture pendant son règne, Constantin Brancovan est resté dans la mémoire des chroniqueurs aussi en raison de sa mort tragique. Les 15 — 16 août 1714, le prince Brancovan, âgé de 60 ans, ses quatre fils et son conseiller Ianache Vacarescu étaient décapités à Istanbul après cinq mois d’emprisonnement.



    Bogdan Murgescu, professeur d’histoire de l’empire ottoman à la Faculté d’histoire de l’Université de Bucarest, présente les principales caractéristiques du règne de Brancovan : « Constantin Brancovan est vu comme un bon administrateur. C’est de l’époque de son règne que datent les tentatives de réforme fiscale et les efforts de porter un regard plus détaillé sur les dépenses de fonds publics. Pendant 10 ans il a gardé un registre du trésor, qui est une source d’informations extraordinaire, témoignant en même temps de l’importance que le prince accordait au suivi des dépenses publiques. Il a réussi à faire entrer de l’argent dans le trésor public mais aussi dans sa propre bourse. Les Turcs l’appelaient « le prince de l’or », parce qu’il avait cette réputation de détenir une fortune considérable dont une partie – des propriétés et de l’argent – se trouvait à l’intérieur du pays, et une autre partie à l’étranger, y compris à Venise. Certes, il a aussi épargné, mais il a également fait bâtir plusieurs églises et résidences princières, et aidé au développement de la culture. »



    Toute personne qui détient le pouvoir se confronte à un moment donné à une certaine opposition, qui devient farouche quand il est question d’argent. Ses adversaires ont reproché à Constantin Brancovan la fermeté avec laquelle il collectait les impôts.



    Bogdan Murgescu : « Dans toute société, les impôts, on ne les aime pas. Evidemment, en Valachie les contribuables étaient confrontés à certaines contraintes. L’étude du registre du trésor public montre que, de temps en temps, les boyards étaient obligés à accorder des prêts au bénéfice du trésor. La stabilité du règne était également importante, vu qu’en général, le prince avait essayé d’éviter que le pays soit touché par les guerres qui ravageaient la région. Dans la première partie de son règne, cela ne lui a pas réussi, en raison d’une invasion autrichienne en Valachie. Mais à part cela, la Valachie a été plutôt épargnée par les interventions militaires étrangères et les destructions qu’elles entraînaient. Le pays a eu ainsi la possibilité de bénéficier d’une prospérité relative. »



    Les adversaires de Constantin Brancovan lui ont également reproché d’être turcophile, vu que les Valaques pouvaient mettre à profit la politique anti-ottomane déclenchée par l’Autriche.



    Bogdan Murgescu : « Ses opposants lui ont fait beaucoup de reproches, selon les différentes étapes de son règne, qui a été assez long : 25 ans et 4 mois. Au début il a été accusé de ne pas avoir rejoint le camp des chrétiens qui combattaient les Ottomans. Son avènement au trône survient au moment où son prédécesseur Serban Cantacuzène sembler se rapprocher des Autrichiens. Puis l’armée autrichienne est entrée en Valachie. Et pourtant Constantin Brancovan s’est fermement opposé à l’Autriche, ayant préféré se rapprocher de l’Empire ottoman aux côtés duquel il a lutté contre les Autrichiens. Il s’est également vu reprocher les décisions prises en 1711, l’année où le métropolite et une partie des boyards ont comploté contre le prince et pour une alliance avec la Russie, tandis qu’une partie de l’armée avait rejoint les troupes du tzar ; Constantin Brancovan a fait preuve d’une grande prudence, maintenant pratiquement la Valachie dans le camp ottoman. »



    Dans ce contexte, la mort tragique de Brancovan est une surprise toujours peu expliquée, croit Bogdan Murgescu : « L’exécution de Constantin Brancovan soulève un problème : il a été destitué et ensuite emmené à Istanbul où il a été interrogé et torturé pour qu’il dévoile tous les détails de sa fortune. Du point de vue ottoman, sa mise à mort est difficile à comprendre. Sa culpabilité n’a jamais été prouvée ; il n’y a eu que les richesses amassées et les relations avec les Etats voisins, mais cela n’avait pas périclité l’ordre ottoman. Il nous manque toujours une explication, soutenue par des documents probants, de la raison pour laquelle le sultan avait décidé de tuer le prince valaque et sa famille. Il existe des listes d’accusations et même de plaintes signées par certains de ses boyards, mais les explications précises manquent. L’exécution a été excessive même d’après les normes ottomanes. »



    Les milieux religieux roumains ont mis en avant l’idée du martyre des Brancovan, alors que les historiens sont réservés à ce propos. Bogdan Murgescu : « A l’époque, il y avait une coutume par laquelle un condamné à mort qui se convertissait à l’Islam était gracié, mais le fait d’être chrétien n’était pas une raison suffisante de l’exécuter. Les Turcs avaient désigné le chrétien Ştefan Cantacuzino (Cantacuzène) à la place de Brâncoveanu. Lorsqu’ils ont exécuté Ştefan lui-même et son père, le connétable Cantacuzène, ils ont nommé à la tête de la Valachie un autre chrétien, Nicolae Mavrocordat. Donc, la question de changer l’organisation du gouvernement de la Valachie ne s’est jamais posée. »



    Constantin Brancovan et ses fils ont été canonisés par l’Eglise orthodoxe roumaine au début des années 1990. L’imaginaire romantique anti-ottoman a recouru lui aussi à l’histoire du prince afin de mobiliser la nation roumaine pour l’édification de l’Etat moderne. (Trad. : Alexandru Diaconescu, Ligia Mihaiescu, Ileana Taroi)

  • L’Académie de sciences sociales et politiques « Ştefan Gheorghiu »

    L’Académie de sciences sociales et politiques « Ştefan Gheorghiu »

    Le communisme a été la première doctrine, régime social et organisation sociétale à avoir prétendu reposer uniquement sur la connaissance rationnelle. De ce fait, tout ce qui n’était pas conforme à ses préceptes devait disparaître. La quête de la vérité sur laquelle devait se construire la nouvelle société, le savoir et la recherche devaient être redéfinis. C’est ainsi qu’est apparue l’Académie de sciences sociales et politiques « Ştefan Gheorghiu », institution d’enseignement supérieur où étaient formés les cadres politiques chargés de mettre en œuvre les intentions du régime. Fondée le 21 mars 1945 par le PCR sous le nom de « l’Université ouvrière du PCR », cette institution était censée parasiter le concept traditionnel d’université et déstabiliser le statut de l’intellectuel. Le nom de « Ştefan Gheorghiu » lui a été attribué à la mémoire d’un ancien militant socialiste du 19e siècle.



    Son dépoussiérage, en 1971, a été une réponse que le régime communiste devait donner au capitalisme qui lui faisait concurrence, affirme l’historien Cosmin Popa, de l’Institut d’histoire « Nicolae Iorga » de Bucarest : « La création de l’Académie de sciences sociales au début des années 1970 peut être comprise comme un symptôme de la tendance au conservatisme manifestée par le régime communiste de Roumanie. C’était aussi un signal clair du souhait du parti et de son leader de réintroduire un certain type de fondement idéologique. Les changements substantiels opérés dans les structures du pouvoir, la réintroduction de la direction collective et de la démocratie interne de parti, la poursuite des réformes afin de trouver des réponses aux défis lancés par le capitalisme dynamique sont des évolutions caractéristiques de tous les Etats communistes dans les années 1960-1970. »



    Le régime communiste de Roumanie a dès le début souffert les effets de l’absence de légitimité et du refus des intellectuels les plus réputés de collaborer après 1945. Au milieu des années 1960, son ouverture aux intellectuels a été une offre que beaucoup n’ont pas refusée.



    Cosmin Popa : «La fin des années 1960 a représenté, dans la pensée théorique de Nicolae Ceauşescu, un moment où il était possible de faire le point sur les succès des efforts déployés dans la relation avec les intellectuels. Dans un discours lors d’une conférence avec les cadres politiques de l’éducation et la recherche, en septembre 1969, convoquée afin de détailler les messages lancés par Ceauşescu lui-même depuis la tribune du 10e Congrès du PCR, Paul Niculescu-Mizil, membre du Comité Central du parti, affirmait que la dichotomie intellectuels nouveaux et intellectuels anciens appartenait au passé… La Roumanie avait, disait-il, des intellectuels unis provenant du milieu ouvrier pour la plupart. Le discours donnait toute une série de clefs pour interpréter la politique du parti en ce qui concerne la spécificité du communisme roumain : la relation du parti avec les intellectuels et les principes d’organisation du système d’enseignement et de recherche. Il partait de la prémisse juste selon laquelle on prenait très bien conscience du fait que la société était au milieu d’une révolution scientifique qui accroissait le poids politique des intellectuels. Leur montée en puissance attirait aussi une modification des institutions de gestion idéologique de cette catégorie, étant donné que la construction du communisme dépendait du succès de ses démarches ».



    La décision du Comité exécutif du Comité central du PCR sur l’organisation de l’Académie pour l’enseignement social-politique et le perfectionnement des cadres « Ştefan Gheorghiu » près le Comité central du PCR était adoptée le 3 octobre 1971. L’Académie devait former de nouveaux dirigeants dans tous les domaines d’activité, pour qu’ils occupent des fonctions dans l’appareil du parti et de l’Etat. Le manque de confiance du régime en le travail idéologique des institutions traditionnelles de recherche a conduit à une augmentation du rôle de l’Académie « Ştefan Gheorghiu ». Un prétexte a été que l’activité des institutions traditionnelles n’était pas proche de la réalité économique.



    Cosmin Popa : « Le contrôle idéologique des sciences sociales n’était pas le principal enjeu de ces démarches. Personne ne doutait, d’ailleurs, de l’efficience de ces leviers de guidage et de contrôle sur les intellectuels existant déjà dans les institutions. Ce que les leaders du parti visaient d’abord, c’était une professionnalisation accrue des responsables politiques et des ressources dépensées de manière plus efficiente. Les économistes ont principalement été visés, à maintes reprises, par les critiques de Nicolae Ceauşescu et de tous ceux en charge de la propagande. Le régime se considérait assez fort pour ne plus insister sur la dimension coercitive du contrôle idéologique. Le parti commençait à se sentir entravé dans son dynamisme par les formes bourgeoises d’organisation de la recherche et de la consécration professionnelle. De l’avis de Ceauşescu, les anciennes institutions, tributaires au modèle révolu de l’intellectuel détaché de la vie réelle, ne descendaient pas dans la réalité, ne répondaient pas rapidement aux besoins générés par le développement économique impétueux. En plus, elles donnaient parfois du fil à retordre à ceux en charge de la propagande ».



    En dépit des ambitions du régime d’en faire une université d’élite, l’Académie « Ştefan Gheorghiu » a été perçue par les spécialistes comme un instrument du régime. Jusqu’à la chute du communisme, elle n’a pas pu dépasser sa condition d’institution de l’appareil répressif et a disparu immédiatement après décembre 1989. (Trad. Ileana Taroi, Ligia Mihaiescu)